un Spectacle organique, critique de Claire Liger-Doly *

Publié le par Claire Liger-Doly

Le Nerf met en scène trois musiciens et cinq comédiens."Ce qui nous intéresse" dit le metteur en scène Guillaume Malvoisin, "c'est ce qu'ils viennent sauver dans cette assemblée". Au début, il semble que ce qu'ils viennent sauver relève de l'organique et nous voyons des corps qui luttent, qui toussent. Des corps dont le pourtour est souligné du doigt, comme pour dessiner la ligne de l'enveloppe des organes. Pour décrire un visage, c'est dans ce registre qu'on puise ; ainsi, l'un des personnages se verra doté d'une "gueule d'appendicite" ! Cependant, ces corps ont "un ADN commun" constitué de trois composantes spécifiquement humaines : "bagarre, dépendance et fraternité".

Le spectacle se construit dans l'attente, de celui qui devrait venir, mais qui n'arrive pas. Il est question de l'apparence, de l'élégance. Il y a tout un jeu autour des vêtements : vestes et chemises (destinées à cacher le corps) qu'on enlève, qu'on suspend très haut, qu'on boutonne dans le dos, qu'on pend et repend... Il y a du texte, de la musique, de la danse, du cabaret... Peu à peu, le mélange des arts donne au corps des personnages une coloration humaine, une vie qui tend vers l'existence, qui ne repose plus seulement sur le biologique. Nous sommes alors, effectivement, en face de "personnages en train de se gratter le corps pour trouver la vérité de ce qu'ils sont". Et cette recherche, ils la mènent dans un espace clos (ouvert seulement aux spectateur), espace lui même relié à un extérieur (la vie du dehors) par une scène. On pense au mythe de la caverne de Platon, allégorie racontant à quel point décider d'accéder à la réalité ne se fait pas sans souffrances : où est la vérité ? Sur le plateau ou de l'autre coté?

nerf                                           Etienne Grebot, comédien du Nerf © vincent petit-arbeau

Sur la petite scène : les personnages y sautent pour raconter leurs rêves. Et la preuve du fonctionnement de leur inconscient semble les rassurer sur leur propre existence. Sur scène : ils jouent leur vérité. En dehors de la scène : il doutent, ils ont le sentiment d'être sur le bord du monde, d'être coincés dans l'image, de s'être glissés dans un espace clos où il n'y a pourtant pas de porte (par exemple : un ring) et donc pas de sortie non plus. Organiquement parlant, ces personnages ont tout ce qu'il faut pour exister, mais il leur manque du NERF !

"Ce que j'appelle vivante, qu'est ce que j'appelle vivante ? Ne pas redouter le plus difficile, changer l'image qu'on a de soi-même" dit la Cassandre de Christa Wolf (célèbre romancière et essayiste de l'ex-république démocratique allemande). Il est tellement difficile de changer l'image qu'on a de soi-même que sur les huit, un seul personnage parviendra à quitter l'assemblée. Il fera le choix du nerf, (le courage) et laissera sa chemise (l'élégance). Ce cheminement-là est forcément individuel.

Pour le spectateur qui assiste à la pénibilité de la situation, la position peut sembler inconfortable. Mais pour lui aussi, le spectacle est organique ! Il respire quand les musiciens jouent, il bat en rythme à l'occasion des échanges, il se réjouit des propos du bonimenteur.

 

* Claire Liger-Doly est l'une des participantes à l'Atelier critique initié cette saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte du Nerf  dans la mise en scène qu'en a donné Guillaume Malvoisin.

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