"Les enfants d'Œdipe", critique de Claire Liger-Doly* au sujet d'"Œdipe tyran" mis en scène par Matthias Langhoff**
Œdipe est le roi des mythes. Il ne cesse d'inspirer les metteurs en scène. À lui tout seul, Matthias Langhoff en est déjà à sa cinquième version. La plus récente est celle jouée par la troupe russe du théâtre de Saratov, à partir du texte de Sophocle respectivement traduit et adapté par Hölderlin et Heiner Müller. Langhoff explique que cette œuvre l'aide « à comprendre le chaos auquel [lui même] participe ». Quant aux spectateurs, ils semblent ne jamais être rassasiés non plus. Comme si de cette histoire, de ces différents protagonistes – un roi fautif, un serviteur désobéissant, une reine incestueuse, des enfants illégitimes – l'amateur de théâtre nourrissait inlassablement ses sens et sa psyché. Pourquoi est-ce à ce point vital d'accompagner Œdipe ? Pourquoi est-ce à ce point fondamental de faire ce bout de chemin là de sa vie avec lui ?
On sait que c'est parce que ce mythe soulève les questions complexes et capitales de la responsabilité, de la généalogie, de l'identité. Mais dans cette nouvelle mise en scène il m'est apparu qu'une dimension singulière était particulièrement explorée : celle qui a trait aux enfants.
Dans le texte de Sophocle, il est dit que ce qui est reproché à Œdipe, c'est d'avoir « ensemencé le sillon sacré où il s'est formé » et d'y avoir « planté une souche sanglante ». Ce sillon, c'est le vagin de la reine, qui est à la fois sa mère et son épouse. La souche sanglante, ce sont les enfants nés de leur union, union universellement jugée condamnable. Et on se surprend à se dire pendant la représentation : « C'est vrai que c'est dur aussi pour les enfants ! », comme si c'était la première fois qu'on prenait conscience de leur existence dans cette histoire. Pourtant, les mots qui parlent d'eux sont prononcés depuis plus de vingt-quatre siècles…
Une des particularités de cette dernière mise en scène de Langhoff serait d'avoir mis en relief cette sorte de surdité par rapport au drame des enfants d'Œdipe. Tout d'abord en allant à Saratov, Langhoff a entrepris de travailler avec un théâtre où il existe au sein du même théâtre une troupe et une école de théâtre accueillant des enfants. En Russie, on refuse, paraît-il, du monde à l'entrée des théâtres (contrairement à Dijon où aucune des représentations ne s'est jouée à guichet fermé). À Saratov, les bébés vont au théâtre. Ce lien des comédiens avec l'enfance, cette habitude de travail transparaît dans les scènes où jouent les enfants ; ces derniers y ont une présence aussi intense que celle des adultes. Leur rôle ne se résume pas à celui de faire-valoir. Ensuite, en faisant débuter le spectacle par la projection – sur le rideau avant qu'il ne s'ouvre ! – d'un extrait d'un film de Luis Buñuel, Langhoff plante un décor déstabilisant. Il s'agit d'un documentaire intitulé Las Hurdes, tierra sin pan (Las Hurdes, Terre sans pain) tourné en 1932 dans cette région montagneuse très pauvre de l'Espagne. Les images sont crues, les conditions décrites à Las Hurdes apparaissent dramatiquement surréalistes, la vie des enfants semble se dérouler dans les ténèbres, l'un d'eux est mort et nous voyons la procession qui accompagne son petit corps traversant un fleuve. Avec des enfants russes sur la scène, espagnols dans le film et grecs (de Thèbes) dans l'histoire, Langhoff donne à voir un théâtre « organisant le scandale » (le mot est de Bertolt Brecht).
De quel scandale s'agit-il ?
Les enfants de ce spectacle sont silencieux, leur teint est pâle, leurs yeux cernés. Ils forment un petit groupe calme. Ils s'en remettent à la protection du père, à l'autorité du roi. Ils attendent de voir ce que l'avenir leur réserve, et en attendant, ils jouent sagement, ils s'envoient doucement un ballon qui représente la planète terre. Les spectateurs que nous sommes savent ce qui attend Cassandre, Polynice et Etéocle. Leur père légitime, héroïque et tout puissant va devenir un criminel et un fugitif. Ce qui est légué aux enfants, malgré la volonté du roi de remettre de l'ordre est donc un monde déstabilisé, un socle des plus vascillant, un message de fragilité. Malgré tous les efforts d'Oedipe, l'ordre n'est pas rétabli, et ses enfants sont maudits. Faire du théâtre « un endroit de désorientation », c'est la volonté de Matthias Langhoff : « J'ai le souci de maintenir le désordre », dit-il. Il y parvient.
© Yury Nabatov
* Claire Liger-Doly a participé aux feux ateliers critiques initiés et portés par le Théâtre Dijon Bourgogne en 2011-2012 et 2012-2013. Merci à elle pour toutes ces contributions, passées et actuelles - et en plus, sans elle, ici c'est un peu morne plaine...
** Ce spectacle - assez magnifique - a été présenté à l'occasion de Théâtre en mai 2013, à diJon, et a également joué au festival Passages, à Metz. C'est tout...