Carnet de Gnon #5 1/2
Bon, j'avoue, hier n'était pas le cinquième jour et demi, mais le deuxième. Mais c'est le jour où découvrir seulement deux propositions – je ne dis pas spectacle à dessein – m'a occupé près de cinq heures et demie. Ce qui n'a rien d'un détail lorsque les journées (ne) font (que) vingt-quatre heures...
Le matin, rendez-vous était pris à l’Église des Célestins, où se tient Exhibit B, proposition conçue par l'artiste sud-africain Brett Bailey et fonctionnant en série – la première de cette dernière étant Exhibit A et la prochaine, tu l'auras compris cher lecteur, Exhibit C. Comme le précise un écriteau à l'entrée, « Exhibit B est une exposition, pas un spectacle théâtral. Prenez votre temps devant chaque installation. Ne vous sentez pas pressé par les personnes derrière vous. » Pour autant, le protocole prévalant à la visite ne va cesser d'énoncer le caractère solennel et particulier de cette proposition. Réunis dans un sas, la vingtaine de spectateurs reçoivent, avant d'entrer dans l'exposition un par un et dans un ordre laissé au hasard, les consignes d'usage et d'autres, plus étonnantes. Il est, ainsi, demandé à chacun de garder le silence dans « l'église », comme si cet espace, avant d'être lieu de monstration, conservait son caractère religieux et sacré.
Mais c'est, qu'en effet, il n'y a rien d'habituel d'exposé là. Et si l'« ensemble d’œuvres qui se concentre sur l'histoire coloniale de divers pays européens » d'Exhibit B [cf.programme de salle de l'exposition], utilise tous les codes de la muséographie – cimaises, cartels, éclairages spécifiques, gardiens d'exposition –, toutes ont pour objet central des personnes d'origine africaine. Installé dans un cadre spécifique, chacun est mis en scène dans une situation renvoyant à un épisode ou un cas précis de l'histoire ancienne et contemporaine de la colonisation, de la domination, de l'extermination et de l'exploitation de ces populations. Il surgit là-devant une émotion immense, un saisissement profond et violent. Des sentiments amplifiés à la lecture des cartels, tel ce premier qui décrit froidement : « trophées ramenés en Europe du Congo français. Techniques mixtes : cartes, divers trophées, tête d'antilope, deux pygmées (artefacts culturels), vitrines, accessoires anthropologiques, spectateur(s) ». Ou de cet autre, au sujet d'une pièce intitulée « Le Siècle des Lumières » exposant le « domestique, philosophe, mathématicien, historien, franc-maçon » Angelo Soliman, « écorché, empaillé et exposé » par son propriétaire. À cela s'ajoute la présence des personnages qui, quoique parfaitement immobiles, regardent droit dans les yeux et jusqu'à la fin de leur passage chaque spectateur, dans une interpellation silencieuse et puissante. Mais passé la première déflagration, autre chose se fait jour. Parallèlement à la violence de cette histoire répond la beauté sublime et formelle de l'ensemble – cohérence de chaque « œuvre », minutieusement élaborée et savamment réparties dans cette église en chantier – ainsi qu'une permanente mise à distance, suscitée par le ton froid, clinique et grinçant des cartels – « Objet trouvé » désignant, par exemple, un réfugié du XXIe siècle en attente d'expulsion. Ce croisement entre réalité historique, ironie caustique et maîtrise esthétique indubitable, tout en rendant supportable et singulièrement juste l'exposition – pas de pathos ni de moralisme – agit comme amplificateurdu propos. Et si Exhibit Bnous dit, aussi, que la violence faite aux étrangers n'a pas disparu, bien au contraire, elle le fait sans nier la complexité de ces problématiques ni laisser de côté la question de la forme artistique. Ce geste sur le fil trouve l'une de ses plus ambiguës et convaincantes expressions devant le « Cabinet de curiosités du Docteur Fischer » où un chœur « décapité » de chanteurs namibiens – seule leur tête dépasse de leur cimaise respective – livre des chants (ces derniers prenant d'ailleurs le relais de l'Ave Maria introductif) à l'expressivité et à l'interprétation saisissantes,devant lesquels nombre de spectateurs s'arrêtent, trouvant, qui sait, là une forme d'apaisement.
Pour le coup, c'est dans l'addendum de l'exposition que la simplification apparaît : dans le sas final, on peut lire adjointe aux biographies des participants leur motivation personnelle à participer à ce projet. Sans leur dénier cette prise de paroles, celle-ci tend ici à à écraser le propos, par des appels à la pédagogie ou au didactisme parfois moralisateur. Preuve que la force d'une œuvre dépasse bien souvent l'ambition de l'intention individuelle de l'interprète...

Après-midi. Kabaret Warszawski. Découverte de la FabricA, bâtiment voulu par les deux directeurs en partance du Festival, Vincent Baudriller et Hortense Archambault, et inauguré tout juste cette année. Après le Faust fleuve de Nicolas Stemann, c'est au tour de Krzysztof Warlikawski d'investir la toute nouvelle salle de six cent places. Le metteur en scène polonais faisant partie des artistes régulièrement invités au Festival d'Avignon, chacune de ces créations est un petit événement et ce Kabaret est pour le moins attendu. Car, il faut l'admettre, il y a de la maîtrise chez Warlikowski. Ce, quels que soient les sentiments mitigés que laisse son Kabaret Warszawski.
Parce que oui, ce spectacle m'a plutôt laissé de marbre. Alors certes, le savoir-faire est là, la scénographie et les divers éléments scéniques (lumières, musiques, vidéos) sont maîtrisés, l'interprétation des comédiens est impeccable. Warlikowski a un style et une sorte de mesure dans la convocation de tous ces éléments. Mais ce spectacle m'est apparu au final profondément hermétique et inaccessible. Peut-être est-ce dû à ma méconnaissance des diverses sources d'inspiration – I am a Camera de John van Druten, Adieu à Berlin de Christopher Isherwood, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Shortbus de John Cameron, Michael K, sa vie, son temps et L'Age de fer de John Maxwell Coetzee – du metteur en scène. Mais si tel est le cas, c'est pour le moins problématique, et sans refuser la possibilité qu'une œuvre contienne plusieurs niveaux de lecture (loin de moi cette idée), que celle-ci ne soit pas accessible pour qui ne connaît ces références est autrement dérangeante. Pour le coup, j'avancerais plutôt une autre hypothèse dans cet échec du Kabaret Warszawski : l'impossibilité de Warlikowski à se dégager de toutes ses sources pour tirer un axe clair. Le metteur en scène, pourtant rompu au croisement des matériaux se serait ici laissé déborder par son sujet. Et après une première partie où revient de façon lancinante le nazisme et la Shoah – thèmes récurrents chez lui –, la seconde s'étire dans d'infinies séquences. Toutes traversées par la question du désir, mais dans l'ensemble plutôt dénuées d'érotisme et à terme assez répétitives, celles-ci semblent ne jamais vouloir se terminer. Ainsi à la mesure scénique répond le bavardage et la démonstration du propos. Qui à vouloir tout raconter ne nous dit pas grand chose...
Drôle d'écho, cependant avec Exhibit B puisqu'à un moment les personnages évoqueront une langue basée sur l'utilisation des clics – ces sons spécifiques à la Namibie formés sans émission d'air des poumons – et qu'une vidéo les détaillera. Des sons utilisés par le chœur Namas.