Carnet de Gnon #1*

Publié le par petitcâstle

Le Jour 1, c'était hier. Oui, bon, ok, ce n'était pas le premier jour du Festival d'Avignon. Pour autant c'était mon premier jour de spectatrice à Gnon. Enfin, pas tout à fait non plus, mais presque. Bref, si déjà je ne sais plus quel jour on est, ni depuis quand j'y suis, c'est parce que ici, durant le festival, le temps file plus vite qu'ailleurs. Différemment en tous les cas, et paradoxalement, on peut avoir ici le sentiment de vivre trois journées en une. Voire, parfois, trois soirées en une demie nuit...

10h30 - Premier spectacle, Remote Avignon. Projet de la compagnie Rimini Protokoll proposant un parcours dans la ville pour une cinquantaine de spectateurs armés de casques audio, Remote Avignon n'est pas tant un spectacle qu'un dispositif, une expérience. Il n'y a pas de représentation et comme le dira au début du parcours la voix off « je vais essayer de t'expliquer les paramètres mais l'interprétation ne dépend pas de moi ». La forme, en réalisant une traversée (d'une partie) de la ville, entend déplacer (dans tous les sens du terme) le spectateur et le projeter au cœur d'un dispositif conçu pour lui. Cette étrange expérience, qui débute extra-muros dans un cimetière de la ville pour se terminer sur le balcon de l'Opéra théâtre, est menée par Margot, voix de synthèse – et qui d’ailleurs mutera lors du parcours en Bruno (parité, parité ?). Ainsi, au gré des indications, le spectateur traverse divers espaces, du parking souterrain au supermarché, des rues fréquentées à d'autres ruelles peu visitées par les touristes. Présence permanente, Margot-Bruno commente les lieux, questionne nos comportements et usages quotidiens – « Chaque feu de signalisation est un petit exercice de dictature automatisé », « Qu'est-ce qui est le plus difficile, vivre sans ta mère ou vivre sans ton ordinateur portable ? » –, et invite à réaliser collectivement des actions. Agaçante par cette façon d'enjoindre à effectuer des gestes purement gratuits – s'accroupir, applaudir une place vide, mimer une manifestation – le dispositif est aussi très malin, puisque Margot-Bruno vient au devant de toutes éventuelles prises de distance face à ces consignes. Un désamorçage de la critique qui participe à maintenir chacun dans le groupe, tout en amenant à considérer sa position au sein de celui-ci. C'est bien d'ailleurs ce rapport au collectif – dénommé successivement la horde, puis la tribu – qui est ici le plus étrange. Car plutôt que de construire du groupe, Remote Avignon ne cesse paradoxalement d'isoler. À la solitude induite par le dispositif d'écoute s'ajoute les commentaires sur la position de chacun au sein du groupe. Et lorsque le spectateur prend conscience de la force et de la capacité de la « tribu », c'est lors de ces « réalisations collectives ». Des gestes problématiques, dont la notion d'en commun est très discutable, le spectateur ne faisant qu'obéir individuellement à une consigne, sans que celle-ci n'ait été discutée, validée, ou débattue...

 

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16h – Swamp Club. Ah, aller à Védène, riante cité impeccable, où l'affichage municipal promet sommairement des poursuites en cas d'affichages sauvages....

A Védène se joue le nouveau spectacle de Philippe Quesne et de sa compagnie, le Vivarium Studio. Au Vivarium, les spectacles naissent un peu en suivant la logique du jeu de kyrielles (comme un « trois petits chats ») : les éléments du précédent nourrissent celui à venir et chaque création s'inscrit ainsi dans un continuum. Outre des éléments scénographiques, on retrouve ainsi dans Swamp Club une partie des comédiens avec qui Philippe Quesne travaille depuis plusieurs années, la même beauté formelle et le même type d'infra-jeu. Bing Bang, précédent opus de la compagnie, se terminant (plus ou moins) les pieds dans l'eau, c'est dans un marécage que se situe Swamp Club. Ce « club », c'est un lieu de résidence pour artistes, français et étrangers, bâtiment sur pilotis installé sur un marais et situé à proximité d'une grotte. De nouveaux résidents sont attendus et les préparatifs pour leur arrivée battent leur plein. Mais une fois ceux-ci accueillis, un événement vient troubler l'apparente quiétude et des procédures d'urgence sont mises en place pour préserver ce fragile univers. Voilà. On voit ici la métaphore, assez belle et terrible par ailleurs, d'un univers artistique coupé du monde – ou « sur » ce monde, marais croupissant –, installé en vase clos dans ses propres logiques, menacé d'un danger imminent, mais incapable d'y faire face et contraint à la fuite. Les images sont léchées et le spectacle se déploie dans un enchaînement patient d'atmosphères et d'ambiances. Il y a là-dedans une beauté formelle dénuée de tout spectaculaire, sans clinquant, qui résonne bien avec l'idée de vivarium, puisque le spectateur observe un microcosme, sans que ce fragile éco-système ne soit affecté de sa présence. Tout se fait dans la lenteur, jeu, déplacements, et ce rapport au temps différent, proche du quotidien, crée un rapport déceptif au spectacle, pouvant être déstabilisant. Mais quoique tout cela soit plutôt cohérent, construit, tenu, ce Swamp Club laisse totalement indifférent. Et la temporalité de l'ensemble, plutôt que d'être naturelle ou évidente, devient ici singulièrement forcée, tendue, lourde. Comme si la pesanteur, l'absence d'énergie, l'air vicié du marais sur lequel sont installés ces artistes avait contaminé l'ensemble de la forme. Au sortir de ce spectacle, difficile, alors, de savoir ce qui a produit quoi : l'étirement est-il la conséquence de la métaphore portée par ce club, où est-ce le mode de travail de Philippe Quesne qui peine à se renouveler et en vient à produire un étirement infini et long ? Une seule certitude : de l'oxygène ! ! !

 

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20h – Passage du Cap Horn

Après tout ça, il était temps tout de même d'en passer par le pont. Direction Villeneuve-les-Avignon, où se tient le festival Villeneuve-en-scène. Soit le versant arts de la rue / arts du cirque du festival, si l'on s'amuse à prendre l'événement « festival d'Avignon » (In, Off, Out et Off-off mêlés) comme un tout. Ou, pour le dire différemment, un vrai festival, non pas comme le Off, qui n'est en réalité qu'un conglomérat de théâtres proposant chacun leur petit festival. → Si cette remarque peut sembler superflu elle me semble, au contraire, essentielle, car le plaisir de venir à Villeneuve est aussi le résultat d'un projet et d'un festival, attaché à préserver de bonnes conditions d'accueil pour le public comme pour les artistes. Bref.

Parmi toutes les propositions se joue Le Passage du Cap Horn du Cosmos Kolej. Le Cosmos Kolej est la compagnie créée en 1981 par Wladislaw Znorko, metteur en scène et auteur mort en mars dernier à Marseille. Se rendant au spectacle, on se dit qu'il n'y a rien d'anodin pour l'équipe artistique et technique à jouer là, tous les jours. Mais à dire vrai, pour le spectateur averti de la disparition de Znorko, il n'y a peut-être rien non plus d'habituel à venir découvrir ce Cap Horn. Et rare sont les spectacles où quitter le chapiteau, une fois la représentation terminée, m'a été aussi difficile. Peut-être parce que à applaudir ici les trois comédiens, on pressent toute l'importance pour eux de jouer, encore, de continuer. Sentiment confus de gravité mêlée d'une perte d'innocence. Gravité et innocence... c'est un peu ce qui traverse en permanence ce Passage du Cap Horn. Car nous racontant l'histoire de Bricole, jeune fille ayant gagné un voyage en bateau en solitaire qu'elle effectue en compagnie de deux camarades de route imaginaires, l'équipe du Cosmos Kolej embarque le spectateur dans un monde qui ne cesse d'aller et venir entre merveilleux et inquiétude. Dans ce voyage qui n'a rien de linéaire, l'histoire devient ici prétexte à une succession d'images et d'atmosphères, dont la construction repose autant sur le jeu homogène des comédiens que sur le dispositif scénographique (dont les riches et soignées créations sonores et lumières). Univers bancal, périple un peu de guingois,  ce Passage du Cap Horn offre des accents inattendus. Il y a là-dedans une innocence en conscience, un plaisir à « jouer à » certain, mais qui n'est pas dénué de lucidité. Ainsi, si Bricole et ses comparses se, et nous racontent cette histoire, c'est avec le sentiment d'une sorte de nécessité (le droit à la fantaisie, pensez-vous que ce ne soit rien ? dixit Georges Courteline). Et derrière cette histoire, parfois légèrement déréglée, mais, aussi, traversée de fulgurances sublimes, se dessine tous les récits vécus, denses et – comme toujours ? – inachevés d'une équipe, celle du Cosmos Kolej, et de son créateur aujourd'hui disparu.

 

* eh oui, que voulez-vous, Carnet d'Avignon j'y ai pensé, mais c'était déjà pris...

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