"Faire se pencher le spectateur", critique de Claire Liger-Doly

Publié le par Claire Liger-Doly

La donnée de départ du spectacle Onzième, c'est le déséquilibre, l'inadéquation, le désaccord de la vie ; par exemple : quand quelque chose se casse en soi, qu'on se croit mauvais et qu'on ne l'est pas, quand un baiser qu'on croit avoir reçu par amour est donné par pitié. Comment s'y prendre pour exprimer l'inexplicable, pour donner à entendre l'incapacité du dire, pour donner à voir ce que font les hommes et les femmes pour tenter de retrouver l'équilibre ? Le Théâtre du Radeau, dans cette pièce mise en scène et scénographiée par François Tanguy, convoque pour cela plusieurs arts. La musique, tout d'abord, avec Jean-Sébastien Bach, Ludwig van Beethoven, Henry Purcell, Franz Schubert, Piotr Ilitch Tchaïkovsky, Giuseppe Verdi... Puis, la littérature, avec des textes d'Antonin Artaud, Paul Celan, Franz Kafka, Fedor Dostoïevski, Stanisław Witkiewicz, William Shakespeare, Virgile ...

Ces auteurs donnent au spectacle un ancrage « Mitteleuropa » qui n'est pas sans faire penser à ce basculement majeur qu'est l'Holocauste et au déséquilibre définitif des valeurs européennes qui en a résulté. La vidéo est également utilisée, avec des images de végétations printanières ensoleillées et ondulant dans le vent. Sur le plateau, les comédiens évoluent dans d'improbables décors à l'esthétique envoûtante, à l'édification puis à la déconstruction desquels ils œuvrent sans cesse. Le corps des acteurs est tellement impliqué dans cette recherche d'équilibre que celui du spectateur y est également entraîné : à un moment, en effet, je me suis surprise à me pencher en avant, comme pour me mettre en accord avec ce qui se jouait sur le plateau. À cette ambiance chorégraphique s'ajoute la musique des langues, car de nombreux textes sont dits dans leur écriture d'origine : allemand, anglais, italien. Tous ces supports : les corps, les sons, les mots, les couleurs et plastiques sont entre-mêlés pour une expérience de réflexion à partir de nos sens et pour la mener ensemble (y compris avec  les spectateurs qui quittent leur place avant la fin).

Le corps, l'esprit : s'essayer à les placer au même niveau, à leur donner la même valeur ...

Ce spectacle, c'est vraiment de la pensée, de la pensée en mouvement, donc … c'est du théâtre !

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                                                                                         Onzième © Didier Grappe

 

* Claire Liger-Doly est l'une des participantes à  C'est pas beau de critiquer ?, atelier de critique théâtrale initié pour la deuxième saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte de Onzième , spectacle du Théâtre du Radeau.

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