"Retour à Argos, ou l’éternelle actualité de l’errance", critique de Christiane Lucas-Plantive*

Publié le par Christiane Lucas-Plantive

Irène Bonnaud, metteuse en scène, nous offre, dans ce très beau spectacle, l’occasion de revisiter Les Exilées, pièce d'Eschyle, et de découvrir les textes de l'auteure contemporaine Violaine Schwartz. Ce en appréhendant la permanence des questionnements et des sentiments qui accompagnent l’exil.

Ceux d’abord de Io – magnifiquement interprétée par la comédienne Adeline Guillot –, poursuivie par la jalouse Héra et condamnée à subir l’incessant bourdonnement et les insupportables piqûres du taon… Io, éperdue de douleur, vient supplier Prométhée, enchaîné, de l’aider, lui qui paie le prix fort d'avoir trop aidé les hommes. Et Prométhée, visionnaire, décrit à Io son parcours d’exilée qui la mènera enfin à l’abri de la colère divine et lui permettra de connaître la paix…

Après ce qui peut être considéré comme un prologue, les lumières vont faire surgir une nouvelle scène. Au pied de ce même décor sobre d’un vaste rocher sur une plage de sable fin, trois jeunes filles noires escortées de leur père nous content leur fuite pour ne pas avoir à subir des hommes qu’elles n’auraient pas choisi et pourquoi ce « retour à Argos », d’où partit leur lointaine ancêtre, Io…

L’accueil de la population ? Il paraît trop beau pour être vrai… Mais les Grecs avaient le sens de l’hospitalité et craignaient les dieux ; ils iront jusqu’à prendre les armes quand les prétendants éconduits tenteront d’enlever les jeunes filles.

Et aujourd’hui, quel accueil est promis aux exilés, immigrés, populations jetées sur les routes ou tentées par d’hasardeuses traversées quand ils arrivent chez nous, en Europe ? Ah ! Elle est loin l’hospitalité grecque et Io, à travers la voix de l'auteur Violaine Schwartz, nous décortique par le menu le cheminement kafkaïen organisé pour ne pas accueillir, ou pire, pour rejeter… La crainte de la colère divine n’existe plus… Les lois sacrées de l’hospitalité du pays des droits de l’Homme non plus… Reste la conscience qui nous étreint d’avoir laissé faire et de laisser faire en notre nom ce que nous ne voudrions pas voir advenir de ces sans-papiers…

D’une démocratie à l’autre, la 1ère, directe, impliquait les citoyens, la nôtre aujourd’hui, délègue tant, que nous sommes dépossédés des décisions prises en notre nom…

Mais est-ce que cela ne nous arrange pas ?

Eschyle nous conte une belle épopée, que la metteuse en scène a judicieusement ponctué de beaux chants, qui ouvre sur une réflexion ayant encore du sens 2 500 ans après avoir été écrite…

En comparaison, le texte de Violaine Schwartz, violent dans sa dénonciation de la réalité, atteint son objectif si celui-ci est de faire surgir la mauvaise conscience du spectateur, mais ne prend pas le risque de proposer des solutions, par exemple, celle, à l’image des capitaux et des marchandises, d’une libre circulation et installation des personnes… Là s’arrête le théâtre et s’ouvre le débat politique…

retour_a_argos.jpg© Frédéric Iovino

 

* Christiane Lucas-Plantive est l'une des participantes à C'est pas beau de critiquer ?, atelier de critique théâtrale initié pour la deuxième saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte de Retour à Argos, mis en scène par Irène Bonnaud.

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