"Un auteur comme pré-texte à jouer", critique de Claire Liger-Doly*

Publié le par Claire Liger-Doly

L'auteur de Folie Courteline, c'est Georges Courteline, connu pour ses caricatures du monde administratif, sa verve et son humour pour dépeindre les misères de la conjugalité.

Le texte est constitué de cinq courtes – et même très courtes – pièces aux titres surannés (exemple : Le Droit aux étrennes) ou saturés de souvenirs de laborieuses représentations enfantines (exemple : Le petit malade).

Reste le véritable motif de l'action, et c'est là que la magie du théâtre opère !

Par la grâce de quatre comédiens et d'une musicienne, ces cinq histoires mises en scène par Ivan Grinberg sont transcendées.

À quoi cela tient-il ?

À la qualité du support d'une part ; l'écriture de Courteline est savoureuse. Notre oreille du XXIe siècle goûte avec délectation ce vocabulaire désuet, ainsi que la justesse de ces dialogues grinçants.

Au jeu et à la mise en scène d'autre part ; il y a en effet sur le plateau un concentré d'énergies, d'imagination et de talents.

Dans Théodore cherche des allumettes, la scène débute dans le noir, continue et se prolonge toujours dans l'obscurité. Imperceptiblement, une forme d'impatience gagne le spectateur qui se demande s'il va devoir attendre longtemps avant de "voir" quelque chose. Et puis soudain, c'est la détente : les rires fusent. La relation entre Théodore et son père étant irrésistiblement moderne, on se surprend à espérer que les allumettes destinées à allumer les bougies demeurent introuvables !

L'horreur qu'éprouve le personnage principal du Droit aux étrennes pour le jour du 1er janvierpourrait laisser totalement indifférent si les apparitions qui viennent le hanter n'étaient pas si symboliques de nos propres peurs ; peur du méchant avec son fouet qui claque, peur de la source de tourments jadis intarissables qui réapparaissent inopinément et de manière désopilante !

Quelle heureuse surprise, quand on pense avoir avoir vu ad nauseam l'histoire du Petit malade où un petit garçon ne tient pas debout, que l'impressionnante pureté de la lumière. Celle-ci dessine sur la scène un triangle blanc quasi-cinématographique dans lequel vient se découper l'ombre noire de la silhouette du docteur.

Quelle jubilation que tous ces effets pyrotechniques qui viennent ponctuer les échanges délirants des personnages déchaînés à la fin de la pièce Les Boulingrin !

Comme il est réjouissant de voir des hommes jouer des femmes et vice versa sans que cela ne soit le propos, uniquement pour la liberté que cela donne aux comédiens – et ils n'en usent pas modérément !

Folie Courteline permet de passer de l'autre coté de ses propres préjugés en prenant conscience qu'un texte de théâtre n'acquiert son épaisseur qu'à partir du moment où il est mis en scène. En donnant à voir ce travail qui consiste à mettre des mots en acte, à partir d'une abondance de procédés scéniques tous choisis à bon escient, ce spectacle en est la quintessence.

folie-courteline-151112.jpgLes Mentons bleus et ses sacrés cabots © Vincent petit-arbeau

* Claire Liger-Doly est l'une des participantes à  C'est pas beau de critiquer ?, atelier de critique théâtrale initié pour la deuxième saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte de Folie Courteline , spectacle mis en scène par Ivan Grinberg.

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