"Se regarder de l'intérieur", critique de Morgane Huguenin*
On sort de Purgatoire à Ingolstadt tout bousculé. Au bar de la salle Jacques Fornier, on entend des têtes blanches dire que tout allait trop vite, qu’on entendait pas bien les comédiens, qu’il ne faut pas oublier que Marieluise Fleisser était l’amante du dramaturge et metteur en scène allemand Bertolt Brecht, que son théâtre s’est construit avec lui, et que Maëlle Poésy (la metteuse en scène) semble avoir un peu occulté cet élément. Ah… bon.
On sort du spectacle plein d’une musique, plein d’une énergie, qu’elle nous ait soulevée ou écrasée. Il semble qu’il se soit passé quelque chose.
Il parait que ce soir (jeudi), c’était une « bonne ». La veille, les comédiens étaient déçus d’eux-même, le lendemain c’était « bien mais pas top ».
Admettons que c’était « une bonne » (une TRES bonne à mon sens) que le spectacle soit celui d’une jeune compagnie (deuxième mise en scène de Maëlle Poésy, et une équipe pour la plupart issue de l’école du Théâtre National de Strasbourg) et qu’il reste encore un peu de travail, un peu d’imprécisions, et quelques faux pas. Partons du principe que ce spectacle n’a joué que six fois, qu’il n’est pas bien rodé…
Malgré tout ça… Bon sang ce que ça fait du bien ! Au TDB, les spectacles sont parfois un peu poussiéreux et couverts de toiles d’araignées. Ici ça secoue, ça va vite, ça parle fort. Tout se joue en force, et ça fait du bien de se sentir un peu bousculé pour une fois.
Au-delà de la mise en scène, du travail sur le corps avec cette « boucle du Vivaldi », il y a quelque chose dans le texte qui touche le spectateur en son cœur, qui touche un public jeune, parce qu’on parle d’adolescents, pas d’adultes. On peut alors chercher dans le texte les similitudes existantes entre notre monde et celui de Purgatoire à Ingolstadt : quelle est notre loi à nous ? Contre quoi veut-on lutter ? Quand les ados d’Ingolstadt se battent contre la religion, contre qui nos ados peuvent-ils se battre ? Dans les discussions qui suivent la représentation, chacun semble chercher à comprendre pourquoi il a été touché par le spectacle, cherche à intellectualiser ce qu’il a ressenti. « Ça nous parle de la société », « Finalement rien n’a vraiment changé depuis les années trente ». Bon, peut-être bien. Finalement le théâtre politique, le rapport à Brecht, tout ça, oui, pourquoi pas. Mais pas que.
Et si nous avions été « touchés » tout simplement ? Et si ce spectacle nous avait bousculé, non pas parce qu’il parle de la société, mais parce qu’il parle de l’Humain ?
Finalement, ce groupe de jeunes ; ces persécutions gratuites dans lesquelles il n’existe pas vraiment de bon ou de mauvais (parce que l'on aime faire du mal autant qu’on aime souffrir) ; ces relations entre adolescents qui se cherchent entre eux, ne sachant pas eux-mêmes qui ils sont, est-ce que ce ne serait pas nous ? Un miroir tendu bien droit en face de nos visages et qui nous dit : « regardez-vous, vous êtes monstrueux et beaux à la fois » ?
© Julien Piffaut
* Morgane Huguenin est l'une des participantes à C'est pas beau de critiquer ?, atelier de critique théâtrale initié pour la deuxième saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte de Purgatoire à Ingolstadt , pièce de Marieluise Fleisser mise en scène par Maëlle Poésy.