Les Mouches, critique de Claire Liger-Doly *
Quand il prend place dans son fauteuil pour assister à la mise en scène d'Eric Ferrand des Mouches de Jean-Paul Sartre, le spectateur ne sait pas encore qu'il va être transformé et projeté en habitant de la ville d'Argos. Comme tous les citoyens de cette ville antique, il va connaître le remords de n'avoir pas averti Agamemnon du danger qui menaçait celui-ci à son retour de Troie. Le spectateur-habitant d'Argos culpabilise et ressent la peur et l'angoisse de l'attente du chatiment ; sentiment de culpabilité que le roi Egisthe va exploiter sans vergogne à ses propres fins politiques. Malgré tout, au début, le spectateur-habitant d'Argos s'installe dans le confort de la Tragédie où il n'y a rien à faire qu'à se laisser porter par le destin. Le temps s'écoule, marqué par la rotation horaire des statues des Dieux, et par la couleur rouge sang qui se répand lentement des façades-écrans réparties sur la scène et qui semble faire monter la température de quelques degrés centigrades à mesure que l'intrigue progresse. À Argos, le soleil est sinistre ...
Le spectateur-habitant de la ville d'Argos n'est pas seul à suivre les aventures des héros de cette histoire. Les trois étrangers en visite ou en affaire à Argos l'aident à voir les événements avec un peu de recul. Mais bientôt l'anonymat de la foule ne protège plus le spectateur-habitant d'Argos. Il est traversé par des sentiments de tendresse et de compréhension, d'horreur et d'admiration. Les protagonistes le prennent à témoin, le haranguent et se rapprochent physiquement, humainement de lui. Electre, dans sa robe immaculée, n'assume pas ; les mouches auront raison d'elle et elle finira par aliéner son âme. Oreste qui va apparaître dans des vêtements de plus en plus sales et fripés refuse d'être dépossédé de son action et se leste de ses souvenirs avec détermination : - "J'ai fait mon acte Electre, et cet acte était bon". Jupiter, Dieu des mouches et de la mort, ne peut rien contre un homme qui se sait libre. Quand la liberté d'Oreste éclate sur scène, elle éclaire les pages de vie de chaque spectateur-habitant d'Argos. Quand il quitte son fauteuil, l'habitant d'Argos regrette peut être qu'Oreste ne soit pas devenu son nouveau Roi.
Quand il quitte le théâtre, inévitablement, le spectateur se penche sur sa propre page : - Qu'y a t-il comme acte-s d'inscrit-s dessus ? Impossible de ne pas regarder en soi-même. Electre et Oreste : deux jeunes acteurs évoluant comme dans l'écrin des quatre autres interprètes plus expérimentés. Un écrin qui les met en valeur et les protège. Les Mouches : un spectacle impliquant d'une belle équipe de femmes et d'hommes qui donnent envie d'aller quelque part, d' "être un homme parmi les hommes".
les Mouches - photo de répétition, par Vincent Petit-Arbeau
* Claire Liger-Doly est l'une des participantes à l'Atelier critique initié cette saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte des Mouches dans la mise en scène qu'en a donné Eric Ferrand.