L'original et son alter-ego
La question de l'adaptation au théâtre d'un roman ou d'un texte, quel qu'il soit, est toujours problématique. Pas forcément dans un sens négatif, mais par les questions inévitables que ce geste suscite. Que signifient « adapter », « travailler d'après », quelle liberté prend-on avec le sujet, comment, lesquelles ? Quelle est la frontière entre « adapter » et « s'inspirer librement » ? Que fait-on dire au final à un texte, parfois malgré lui ? Car si l'écart d'avec le texte initial est bien toujours précisé par l'emploi de termes spécifiques – « d'après », « à partir de », « inspiré de », etc. –, pour la majorité des spectateurs ayant vu le spectacle et pas lu l'ouvrage, l'association entre l'original et l'œuvre théâtrale qu'il inspire demeure... Sans avoir de réponses définitives et revendiquant la plus grande liberté pour les adaptateurs, ces questions me trottent néanmoins dans la tête depuis vendredi 27 janvier. Ce jour-là, Sophie Bogillot (responsable des relations publiques du TDB), Jeanne-Marie Pietropaoli (responsable des formations au TDB), Vincent Pelinq (régisseur général du TDB) et moi-même étions en goguette au 104, à Paris. Là-bas se jouait Gemelos (= jumeaux en espagnol), spectacle de la compagnie chilienne Teatrocinema. Bon, comme il est bien toujours trop tôt pour évoquer la programmation de Théâtre en Mai 2012, et que mon contrat comporte une clause de confidentialité, et bien je n'ai rien à ajouter concernant un éventuel lien entre Gemelos et le festival du TDB.
Gemelos, donc
Sans même se pencher sur la teneur de la proposition artistique – très intéressante par ailleurs, mise en scène utilisant : un castelet à taille humaine et dans lequel les comédiens se retrouvent eux-mêmes des pantins, figures stylisées à la merci du destin ; des marionnettes de diverses tailles ; des éléments rappelant les prémices du cinéma –, Gemelos est intéressant par son statut. Un statut à double entrée :
1) il s'agit d'une reprise du spectacle créé en 1999 par la compagnie chilienne La Troppa. Spectacle majeur de la compagnie, Gemelos avait joué au festival d'Avignon en 1999. Gros succès, grosse tournée en France – d'ailleurs nombre de programmateurs, parmi lesquels Mireille Brunet directrice adjointe du TDB en tête, s'en souviennent. Depuis, La Troppa s'est scindée en deux équipes, et Gemelos fait partie du répertoire de la compagnie Teatrocinema. Ainsi, non seulement le spectacle a « survécu » aux mouvements au sein de la compagnie, mais il réalise cette saison 2011-2012 une tournée dans plusieurs théâtres de France, auréolé de son succès passé.
Jumeaux, encore
2) il s'agit d'une adaptation, en l'occurrence du Grand Cahier d'Agota Kristof. Écrivaine, poète et dramaturge hongroise morte en juillet 2011 à l'âge de 75 ans, Agota Kristof est surtout connue pour trois de ses romans – Le Grand Cahier, La Preuve et Le troisième mensonge –, dont la trilogie raconte l'histoire de frères jumeaux, de leur enfance à leur disparition. Et si Agota Kristof a d'abord commencé par écrire des pièces de théâtre, c'est bien ses récits et surtout ce Grand Cahier qui est régulièrement adapté au théâtre. Sauf que là, ce n'est donc plus tout à fait le récit initial, l'équipe chilienne signifiant clairement par l'intitulé du spectacle la distance prise. Exit de Gemelos le fameux cahier sur lequel les deux garçons retranscrivent patiemment tous leurs exercices, symbole de leur recherche d'un certain état de perfection – état par ailleurs profondément trouble, ambigu, à double face. Si l'histoire de ces enfants recueillis à contrecœur par leur grand-mère dans un pays en guerre demeure, la cruauté et la perversion de la société qui les entoure sont, elles, parfois plus lointaines. Présentes, certes (j'en veux pour preuve l'émotion de Sophie B au sortir de la salle), mais avec moins de force (j'en veux pour preuve les remarques de Jeanne-Marie P, lectrice d'Agota Kristof). Peut-être en raison des choix d’adaptation faits par l'équipe... Et quoique l'objectif d'endurcissement des jumeaux, nécessaire à leur intégration dans cette société dépravée subsiste ; quoique demeure, aussi, la gangrène des usages de ce pays par l'hypocrisie, langage compris – comme le disent à l'unisson les deux frères : « À force d'être répétés, les mots perdent peu à peu leur signification et la douleur qu'ils portent en eux s'atténue » –, le spectacle profite de cette histoire pour nous offrir une minutieuse et très riche proposition esthétique. Dans cette adaptation usant de plusieurs échelles de jeux et procédés visuels, les images viennent, ainsi, ouvrir un autre espace face à la violence sèche et abrupte de la langue d'Agota Kristof.
siamois, cette fois