Un Dom Juan flamboyant de jeunesse, par Amandine Georges

Publié le par Amandine Georges

Figurez-vous que je ne suis qu’une journaliste occasionnelle. De mon état, plutôt professeur de lettres ; chaque année ou presque, j’enseigne mes classiques. Alors vous devinerez aisément que le personnage de Dom Juan, créé par Molière dans sa pièce éponyme de 1665, m’est familier. J’ai mon lot de répliques favorites qui dessinent le portrait de « ce grand seigneur méchant homme » dont les métamorphoses successives me fascinent autant qu’elles me déplaisent : le séducteur qui clame haut et fort que « tout le plaisir de l’amour est dans le changement », le rationaliste qui croit « que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit », le manipulateur lucide sur la société de son temps qui affirme que « l’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertus », le libertin qui défie le Ciel jusqu’au bout en jurant avant de mourir : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir ».
A priori, Dom Juan n’a aucun secret pour moi… C’est vous dire si je n’attendais rien de plus du Dom Juan créé en mars 2011 par Julie Brochen, et interprété essentiellement par les élèves du groupe 39 de l’école du Théâtre National de Strasbourg qu’elle dirige.
Je n’en attendais rien et j’y ai trouvé… un Dom Juan… d’un nouveau genre. Pas comme ceux dont je commente consciencieusement les prestations avec mes élèves. Pas comme celui de Jacques Lassalle ou Jacques Weber, vieux, à bout de course, enfermé dans une mécanique qui tourne à vide. Pas comme celui de Daniel Mesguich ou Marcel Bluwal, sanglé dans un long manteau noir et promenant sur le monde un regard hautain. Pas comme celui d’Arnaud Delcampe, comiquement engoncé dans les fanfreluches de son costume estampillé dix-septième siècle.

 

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alors, à quoi ressemble ce Dom Juan ? suspense...

 

Non, vraiment pas comme ceux-là. Un Dom Juan jeune d’abord, interprété par Mexianu Medenou, acteur mexicain de 24 ans tout juste, qui, plein d’assurance et d’insouciance, prend la vie à bras-le-corps. Grand, élégant, il séduit, dès sa première apparition, toutes les femmes de l’assistance et vient à bout, par sa prestance, de toutes leurs réticences. Insolent, irrévérencieux, il méprise son père Dom Louis, irrité contre tous ses débordements, joué par André Pomarat, acteur issu du groupe 1 de l’école du TNS, auquel Mexianu Medenou oppose toute la vigueur de sa jeunesse. Fougueux, ce Dom Juan brûle la chandelle par les deux bouts et s’élève avec énergie contre toutes les formes d’autorité qui l’empêchent de vivre sa vie.
Un Dom Juan Noir ensuite, que sa couleur de peau place définitivement en marge de la société dans laquelle il vit. Son physique rappelle aussi les motifs noirs et blancs tracés sur le plateau, qui, d’abord recouverts de terre battue, apparaissent au fil de la pièce. Comme si ce Dom Juan, engagé dans une lutte sans merci contre le Ciel et la société, refusait d’être un simple pion sur un échiquier et de se laisser enfermer dans une case.
Un Dom Juan très vingt-et-unième siècle enfin. Bien que vêtu de costumes historicisants, ce Dom Juan oscille entre une lecture classique et une lecture contemporaine du mythe : en rébellion contre toutes les règles que lui impose sa lignée d’ancêtres aristocratiques, il est presque l’égal d’un adolescent d’aujourd’hui, enfermé dans un conflit de générations, aux prises avec une société qui cherche, elle aussi, à dicter à chacun son comportement.
Mexianu Medenou campe donc un Dom Juan placé sous le signe de la révolte, un « insoumis » « jeune, entier » qui refuse de « calquer sa conduite et sa pensée aux normes de son temps », pour reprendre les propos de Julie Brochen dans sa note d’intention. Certes, il a quelques faiblesses dans l’interprétation du rôle et Fabienne Dargé qui, dans sa critique du spectacle parue dans Le Monde  du 29 mars 2011, juge qu’« un Dom Juan sans Dom Juan, c’est comme un festin sans tabac, sans vin et sans dessert », n’a pas tout à fait tort. Mais s’il a les défauts de la jeunesse, il en a aussi les qualités. Alors, vous mariez pas les filles, comme dirait Boris Vian, mais laissez-vous séduire et emporter par le panache et la jeunesse flamboyante de ce Dom Juan-là !

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