Le saviez-vous ? Il y aurait actuellement à la Bastille, ou presque, près de 20 000 mots sous des pneus...

Publié le par Amandine Georges

Bon, peut-être ne le savez-vous pas, mais depuis mercredi 29 février,  Du Fond des gorges a pris une nouvelle inspiration, parisienne, cette fois. Le spectacle, conçu collectivement et interprété par Pierre Meunier, Pierre-Yves Chapalain et François Chattot, après plusieurs semaines de jeu à Strasbourg au Théâtre national, s'installe à la Bastille. Enfin, au Théâtre de la Bastille...

L'occasion de revenir sur ce travail avec la mise en ligne du carnet de voyage réalisé par Amandine Georges lors de son déplacement à Hérisson en juillet pour rencontrer l'équipe alors en plein travail de répétitions.

 

20000 mots sous les pneus

Le Cube. Un cube rouge et bleu, posé en pleine campagne, à quelques centaines de mètres du centre de Hérisson, petit village de l’Allier. L’intérieur ressemble à s’y méprendre à la salle Jacques Fornier, gradins inconfortables compris. En 2010, la Belle Meunière, compagnie fondée par le comédien et metteur en scène Pierre Meunier, a repris la gestion du Cube, non pas pour y programmer une saison classique, mais pour en faire un lieu de création et de recherches, ouvert à tous les projets artistiques. C’est là que Pierre Meunier a choisi de commencer les répétitions de son prochain spectacle Du Fond des gorges. A ses côtés, il a réuni Pierre-Yves Chapalain et François Chattot, comédiens, Marguerite Bordat, scénographe, Emma Morin, dramaturge et son équipe technique habituelle, dirigée par Jean-Marc Sabat, régisseur général et Freddy Künze.

Plongée au cœur des répétitions du spectacle, fin juillet 2011, à trois mois de la première programmée en novembre au TDB.

 

« On est les rois du sketch ! » lance Pierre-Yves, hilare, à la cantonade. Et tout commence à partir de la question anodine qu’il pose à Pierre : « Vous avez votre billet ? ». Avec François, il s’amuse à mettre en boîte Pierre qui n’a pas son ticket pour la première Du Fond des gorges ; normal, répond ingénument ce dernier, puisqu’il joue dans la pièce ; mais il ignore que les règles de la convention collective des artistes du spectacle vivant ont changé ; depuis la crise financière, qui a aussi touché le secteur culturel, même les acteurs doivent payer leur place. La mine effarée de Pierre, son air de candide ahuri, l’aplomb de François et Pierre-Yves sont à se tordre de rire. Devant les réactions de l’équipe technique et des quelques spectateurs présents, dont je fais partie, François décrète, l’air de ne pas y toucher : « Il ne reste plus qu’à régler les saluts et le spectacle est dans la boîte. »

rubicube.pngle "cube", la boîte", c'était facile...

 

Pas tout à fait quand même. Si les trois complices s’accordent quelques moments de détente, l’ambiance est plutôt studieuse au Cube. A la table, on travaille sur ce qui jaillit du fond des gorges, le langage humain ; on cherche à en saisir la substantifique moelle. On relit l’épisode des paroles gelées dans Le Quart Livrede Rabelais ; on dissèque les troubles du langage, comme la dyslexie ; on demande à Françoise Dolto de nous apprendre à utiliser le mot juste avec les enfants ; on prend conscience avec Philippe Breton, bloggeur du Monde, que le langage est, dans le domaine politique, une arme de séduction et de manipulation redoutable ; on interroge les Dogon sur la puissance symbolique qu’ils accordent à la parole prononcée… Et on s’approprie toutes ces théories, on en nourrit sa propre réflexion, on réfléchit à son propre rapport au langage.

Du Fond des gorges, c’est donc une histoire de langage. Mais c’est aussi une histoire de pneus. Sur le plateau est entassée une centaine de pneus et de chambres à air, de vélos, de motos, de Formule 3000, d’engins agricoles, de voitures, presque neufs ou crevés, râpés, affaissés. Quel rapport entre les pneus et le langage ? me direz-vous. Pierre s’empresse de me répondre : le pneu, abréviation de pneumatique, c’est étymologiquement le pneuma, le souffle de l’homme, à la source de la vie et du langage ; c’est aussi, à l’autre bout de la chaîne, le langage usé, troué, dont on se sert tellement qu’il ne signifie plus rien.

Et ces pneus, par le tas impressionnant qu’ils forment sur scène, par l’odeur de gomme de caoutchouc qu’ils dégagent, par la poussière qui s’insinue partout, s’imposent peu à peu comme un élément essentiel du spectacle à venir, le modèlent en partie. Ils sont la matière grise à partir de laquelle improvisent les comédiens.

Une chambre à air en guise de casque, des fleurs des champs en guise de plumet, et le tour est joué : voilà Pierre et François transformés en sergents recruteurs de l’armée grecque. Ils juchent sur leurs épaules Pierre-Yves qui raconte inlassablement comment Achille, qui refusait de participer à la guerre de Troie, s’est caché dans un couvent, déguisé en femme, comment la ruse des deux sergents leur a permis de le démasquer mais a entraîné de facto … leur condamnation à mort. Et peu à peu, l’image de l’hydre à trois têtes qui raconte le récit d’une seule voix émerge : c’est celle que recherchait François ; c’est celle qu’il obtient. Et Margo de proposer : si on fabriquait un joug pour porter Pierre-Yves ? Sitôt dit, sitôt fait ; l’idée entraîne une pause absolument surréaliste : assis sur un tabouret, Pierre, torse nu, fume le cigare en contemplant la campagne, pendant que Margo lui pose des bandes de plâtre pour mouler son épaule gauche.

pneu10pouce.jpg

Autre idée, née grâce à un énorme pneu de moissonneuse batteuse posé à jardin. Quatre cents kilos quand même, m’informera Jean-Marc qui, au passage, m’apprend qu’un plateau de théâtre ne peut supporter qu’une charge de 500 kilos au m2 et qu’avec de tels accessoires, la tournée pourrait bien s’annoncer assez compliquée à gérer pour les techniciens. Qu’à cela ne tienne pour l’instant, l’imagination des trois larrons est déclenchée par ce mastodonte, qui devient une sorte d’animal sauvage. Il faut le capturer, le dompter et l’apprivoiser, malgré la peur qu’il inspire aux hommes. Quarante-cinq minutes d’improvisation qui seront ensuite transcrites par Emma Morin, la dramaturge du spectacle, à partir des rushes filmés par Margo.

Et des idées, il va en naître encore pendant les trois mois de travail qui restent. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir l’équipe artistique devant Der Lauf der Dinge, Le Cours des choses, film suisse réalisé en 1987 par Peter Fischli et David Weiss. Dans cette performance, les héros sont… des pneus : avec d’autres objets, ils tombent en cascade comme des dominos, grâce à des effets chimiques ou pyrotechniques. Aussitôt Pierre-Yves songe à fabriquer une sorte de balancier en bois pour y faire rouler des pneus !... L’équipe technique n’est pas en reste, elle aussi : elle entreprend une grande expédition à Joze, non loin de Clermont-Ferrand, dans une entreprise de recyclage de pneus, pour y chercher de nouveaux matériaux mais aussi pour y filmer tout le processus de transformation du pneu ; peut-être certaines images seront-elles diffusées en fond de scène pendant le spectacle.

À Hérisson, le Cube, après des années de mise en sommeil, a retrouvé sa vocation première : on s’y interroge, on y expérimente toutes sortes de choses. Et, même si personne ne sait encore à quoi ressemblera Du Fond des gorges, le Cube voit naître une vraie création collective, entre langage et pneus, à laquelle participe une belle équipe.

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