Du lien irréel au travail à la solitude totale, par Claire Liger-Doly*
Pendant que les spectateurs s'installent dans la salle, des images de jolis petits jardins ouvriers ensoleillés et soigneusement entretenus sont projetées sur la scène. Sans doute parce que la vie réelle, c'est celle des plantes, du vivant ... des « gens »en fin de compte, et du travail qui a un sens. Quand la vie devient irréelle, ce qui vient à la place : c'est un sentiment de solitude au beau milieu de la multitude.
Très nombreux, chacun seul montre les gestes du travail, et parle de celui qui y met fin, en même temps qu'il met fin à sa vie toute entière. Pour donner à voir et à dire la souffrance au travail, le collectif de réalisation de ce spectacle a mis de la poésie autour de ce sujet difficile. Cet enveloppement magnifique et vital permet aux spectateurs de regarder le monde du travail droit dans les yeux, tout en s'offrant le luxe, grâce au théâtre, du pas de coté qui permet la pensée.
Le quatuor de ce collectif : Roland Auzet, Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Buisson et Jean-Louis Hourdin travaillent en intelligence. La mise en scène repose sur une savante alchimie d'éclairages, de projections d'images et de musique. Prodigieux de présence, le seul comédien en scène Jean-Pierre Bodin alterne entre danse et récit, tour à tour glace et détend. Car si l'on en meurt, on peut aussi en rire!
Deux séquences chocs illustrent la progression du sentiment d'étrangeté et d'irréalité qui relie l'individu moderne à son travail :
1- Le cabaret du scandale
Avec une écharpe à paillettes autour du cou (quand ça brille, c'est éblouissant !), l'acteur-animateur nous présente les jeux orduriers et dérivatifs des nouvelles pratiques managériales : ne dîtes pas « NON-je n'y arriverai jamais », mais « OUI-c'est possible » ; La gestuelle chorégraphiée est belle, elle accompagne de bas en haut le corps de celui qui reçoit ces discours aliénants : elle met de la poudre aux yeux.
2 – L'abécédaire des métiers
Juché sur un immense chariot industriel dont le maniement ne doit pas être aisé, l'acteur-mémoire Bodin récite un alphabet des métiers, de la lettre A (agriculteur) à la lettre Z (zingueur), en passant par C (charpentier naval) et toutes les lettres … Une guirlande de métiers sort de sa bouche, atterrit à nos pieds et nous restons médusés : nous n'en reconnaissons pas la moitié !
Le temps de nous remettre de notre surprise, nous revenons à la lettre C comme Chercheur. Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, apparaît : son visage est très beau. Cet homme aurait manqué s'il avait été absent de ce spectacle. ChristopheDejours ne porte pas d'écharpe à paillettes, sa parole brille sans artifice. Il explique ce que c'est que la solitude totale, le désert au sens arendtiendu terme : la "dé-solation". Soit, tel que le définit la philosophe Hannah Arendt, un sentiment de perte d'appartenance au monde et de l’espace public à partir duquel les hommes peuvent vivre ensemble.
Au moins durant l'espace de cette représentation, la virtualisation a reculé. Grâce au jeu de Jean-Pierre Bodin, on est bien ancré dans le sol, on a les pieds sur terre !
* Claire Liger-Doly est l'une des participantes à l'Atelier critique initié cette saison par le TDB. Elle a écrit cette critique suite à sa découverte du spectacle Très nombreux, chacun seul.