"Deux publics : l'un content, l'autre pas", critique de Claire Liger-Doly*

Publié le par Claire Liger-Doly

Dans le spectacle Bienvenue dans l'espèce humaine mis en scène par Benoît Lambert, il est question des humains, de leur place au sein du vivant et de l'organisation du monde dans lequel ils vivent. La forme de la représentation est celle d'une conférence dans le cadre de laquelle officient deux animatrices jouées par Anne Cuisenier et Géraldine Pochon. Dans une sorte de mise en abyme, à savoir une conférence à l'intérieur d'un spectacle, les comédiennes relèvent avec talent le défi de jouer pour deux publics : celui qui assiste à la conférence (interlocuteur qu'il faut captiver et convaincre) et celui du spectacle (qui ne doit pas sortir de son "rôle" muet, même si contrairement à l'accoutumée, il n'est pas dans le noir).

Face aux spectateurs et à leur niveau, assises sur de hauts tabourets situés de part et d'autre d'un écran de télévision, les deux conférencières aux allures et en costumes de jeunes femmes-cadres dynamiques se donnent la réplique, délivrant leur discours au public venu découvrir où en est l'humanité.

La reflexion sur le thème de l'espèce humaine, ses origines, son avenir s'invente devant la salle et progresse à l'aide de questions, d'illustrations notamment audio-visuelles et d'apports de penseurs tels Alexis de Tocqueville, Konrad Lorenz, Arthur Schopenhauer ...

Toute la pièce tourne autour de la direction que l'humanité a prise, celle du capitalisme et d'un questionnement sur cette direction. L'idée développée est celle selon laquelle tout le monde peut réfléchir, d'où la formule de la conférence. Les arguments présentés, apparemment logiques, et non dénués d'humour orientent le public-conférence vers l'acceptation. Le capitalisme est inéluctable, c'est une fatalité, sinon, les hommes s'entretuent (et les images sur la T.V. le prouvent !).

À partir de là, que devient le public-spectateur ?

  • Il peut se demander ce qu'est devenue cette volonté de partage de la pensée qui semblait annoncée au départ.

  • Il peut considérer que comparer camp de concentration et camp de vacances avec buffet à volonté ne relève pas de la réflexion, mais du non-choix.

  • Il peut ne pas se reconnaître dans l'homme exclusivement belliqueux présenté par les conférencières (et Gandhi ? Et Martin Luther King ?)

À la fin de la représentation, si le public-conférence a bien ri à propos de sa propre sauvagerie à laquelle le capitalisme lui permet d'échapper, le public-spectateur peut se sentir mal à l'aise. Car si la question était celle d'envisager le capitalisme comme une forme particulièrement subtile de sauvagerie, elle n'est nourrie ni par la conférence, ni par le spectacle. Même si le propos de cet essai de théâtre est faussement didactique, il y manque, afin de ne pas risquer de flirter avec le populisme, l'espace pour la part humaine de l'espèce animale.

 

* Participante à l'Atelier critique initié la saison 2011-2012 par le TDB, Claire Liger-Doly propose cette critique suite à sa découverte du spectacle Bienvenue dans l'espèce humaine. Mais Claire Liger-Doly participe également, en compagnie d'une dizaine d'autres personnes, à C'est pas beau de critique? atelier critique de la saison 2012-2013.

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