Au sujet du "Poète comme boxeur"
Concert dramatique accueilli dans le cadre des Nuits d'orient, Le Poète comme boxeur donne à entendre la voix multiforme et singulière du journaliste, poète et militant Kateb Yacine. Rencontre avec le metteur en scène Kheireddine Lardjam.
Quelle est l'origine du Poète comme boxeur ?
Kheireddine Lardjam : Au départ ce spectacle a été créé pour tourner en Algérie, où Kateb Yacine y est une figure extrêmement importante, bénéficiant d'une grande reconnaissance. Le pouvoir aujourd'hui en place en a fait une sorte de figure nationaliste, très lisse, propre, et je voulais m'efforcer de répondre à ce mouvement à l’œuvre. Car Kateb Yacine a en réalité toujours été un farouche révolté, s'opposant au pouvoir qui a suivi l'indépendance. Ne reconnaissant ni sa personnalité, ni ses engagements, dans l'image que transmettent aujourd'hui les médias, ou dans celle proposée par le biais de colloques et de conférences, je voulais redonner à entendre certains de ses textes. Montrer, aussi, à quel point ses écrits sont d'actualité, et lui une figure visionnaire. Étant plus touché par sa poésie, ses textes journalistiques, que par son théâtre, j'ai pensé à ce recueil intitulé Le Poète comme un boxeur. À travers des interviews, des écrits divers, on découvre sa parole à lui, en tant qu'artiste. Nous avons donc avec l'auteur Samuel Gallet réalisé un travail d'adaptation.
Quelle a été la réception du spectacle en Algérie ?
K. L. : Les textes de Yacine sont d'une actualité incroyable en regard de ce qui se passe aujourd'hui dans le monde arabe, notamment avec les révolutions. Ces écrits s'étalent sur les années 60, 70, 80 et tout ce qu'a vécu depuis le monde arabe, il l'a en quelque sorte prédit. En Algérie, les gens croyaient que nous avions réécrit des choses. Ils ont également été surpris de voir que rien n'a changé, que les choses ne bougent pas. Ce côté visionnaire des textes a donc vraiment marqué le public. Dans l'ensemble, les gens étaient vraiment à l'écoute, quels que soient les sujets abordés par Yacine – comme la question de l'islam. On peut avoir l'impression en France que personne ne défend la laïcité en Algérie, mais c'est faux.
Pourquoi avoir enlever le « un » précédant « boxeur » ?
K. L. : Il y a une partie dans le texte qui est intéressante par la position que Kateb Yacine donne sur la place du poète dans la société. Son rôle, l'engagement qu'il peut avoir. Il ne s'agit pas de faire un travail d'identification ou biographique – à aucun moment le comédien n'imite –, mais de donner à entendre la parole, la force de la pensée de Yacine. Je souhaitais retirer ce « un », car cela permet d'évoquer les poètes en général et leur place dans la société.
Pourquoi avoir choisi la forme du concert dramatique ?
K. L. : Le texte étant lui-même politique, très engagé, je voulais ramener par la musique un aspect plus musical, et, donc, plus festif. La première partie est assez théâtrale, puisqu'elle montre le parcours d'un homme, et comment celui-ci devient poète dans une société marquée par la répression, dans une dictature coloniale. La forme du concert permet ainsi de s'éloigner de la tribune politique..
Yacine Kateb (2 août 1929, Constantine, Algérie – 28 octobre 1989, Grenoble)
Écrivain algérien, Kateb n'a que seize ans lorsqu'il se retrouve emprisonné suite à sa participation aux manifestations du 8 mai 1945, manifestations pour l'indépendance se soldant par le massacre de milliers d'algériens par la police et l'armée françaises. Cette expérience fonde à la fois son militantisme politique – communiste, il sera un farouche défenseur de l'indépendance – et son travail de poète. Écrivain, il œuvre autant comme journaliste, auteur de théâtre, poète que romancier et reçoit en 1987 le Prix National des Lettres décerné par le ministère de la Culture en France.