revenons un pneu en arrière

Publié le par petitcâstle

Retour sur les prémices Du Fond des gorges. Tandis que le spectacle poursuit sa route, voici ci-dessous l'entretien réalisé cet été avec Pierre Meunier, « fabricant » et interprète du spectacle aux côtés de François Chattot et Pierre-Yves Chapalain.

Vous arrivez au terme du premier mois de répétitions. Où en êtes-vous ?

Pierre Meunier : Nous avons exploré diverses directions et situations. Nous avons également fait connaissance, sur le plateau, car nous n'avions jamais joué ensemble tous les trois, et aussi avec le reste de l'équipe. Je crois que nous nous entendons sur cette recherche et sa nature fragmentaire. Si, à l'heure d'aujourd'hui, tout est encore flottant, brumeux, ce que nous proposons part de cet énorme domaine du langage. Je procède souvent ainsi, considérant qu'en tournant autour de quelque chose qu'on a du mal à énoncer, on finit par délimiter une matière centrale et sensible, qui donne à rêver. Mais je ne travaille pas avec un horizon déterminé à atteindre sur le plateau et ne sais pas où ça va aller. Il y a quelque chose de très aventureux et de casse-gueule. Un peu inconscient, peut-être, mais je n'arrive pas à travailler autrement.

Le travail à la table a été long, plus qu'habituellement pour ce projet...

P.M. : C'est vrai. Je crois que c'est beaucoup lié au sujet, à la richesse de tout ce qu'on peut trouver autour du langage. Il y a un tel corpus de livres, de possibilités de s'inspirer. Une phrase peut tout à coup se mettre à faire vibrer ou résonner des choses qui sont là, en attente, et deviennent importantes. C'est de l'ordre de la nourriture, du combustible et il s'agit pour moi d'allumer des mèches en nous. C'est, aussi, une occasion d'échanger, de sentir ce qui est important pour les uns et les autres, c'est une manière de faire connaissance.

Quelle est la genèse du projet ?

P.M. : Depuis plusieurs années, je joue Au milieu du désordre, un spectacle où pendant une heure et demie je parle devant des cailloux. La parole y est vraiment centrale, elle a un pouvoir soulevant, dynamique, une dimension poétique. Ayant le sentiment que le langage est très appauvri dans nombre de situations, qu'il est maltraité, peu considéré, utilisé pour son rôle purement communicatif – à l'image de ses bandeaux défilant en bas des journaux télévisés – j'ai eu l'envie de me pencher sur cet usage, ce flux continu et inoffensif par sa densité. Comme je travaille beaucoup la matière, tenter de considérer, d'éprouver le langage comme matière m'intéresse. Parce que lorsque la parole « parle », quelque chose apparaît, se met à occuper l'espace intérieur. Comme une sculpture agissante...

Les pneus, pourquoi et comment ?

P.M. : C'est quelque chose de plus intime... Cela vient d'un rapport difficile que j'ai eu à la parole jeune garçon et adolescent : toute prise de parole était vécue comme une source d'angoisse et d'impuissance, quelque chose de vraiment paralysant. Bien que sachant quels mots employer, cela restait coincé... « Parole » se dit « pneuma » en grec, c'est le souffle. C'est devant un tas de pneus usés – à l'image, peut-être, du langage immobile, ne provoquant plus ni mouvements ni dynamiques – que la nécessité du souffle, de l'air pour produirede la parole m'est apparue. Peut-être s'agirait-il juste de ré-insuffler quelque chose dans le langage, pour qu'il se remette en mouvement...

Les pneus seraient alors des machines vivantes et respirantes ?

P.M. : Ou, au contraire, qui expirent, des choses crevées qui n'en peuvent plus. Épuisées. Il y a l'épuisement, aussi. La désaffection. Ces pneus sont là, dans un cimetière, comme si on y avait renoncé. Mais peut-être est-il trop tôt pour que nous renoncions à utiliser le langage comme une vraie force soulevante, dynamisante, jubilatoire, déconnante, délirante…

Dans vos spectacles vous développez souvent un rapport particulier aux matériaux...

P.M. : J'éprouve beaucoup… Les matériaux font résonner indirectement quelque chose ayant trait aux thèmes que j'aborde. Ce ne sont pas des machines précises, c'est une matière poétique et chacun peut y voir des choses différentes, être saisi ou traversé par des images, des perceptions, des réflexions face à ces éléments inertes ou en mouvements. Le corps à corps de l'homme et de la matière m'intéresse et là, il est vrai que la dimension du souffle, du cœur battant, palpitant, m'évoquent les pneus, les chambres à air. Mais nous n'échappons pas à la question du sens et il ne s'agit pas de présenter un délire de trois personnages. Nous sommes à l'affût à chaque étape et découvrons le sens au fur et à mesure, sans chercher à en incarner un pré-existant...

La dramaturge du spectacle Emma Morin dit avoir la sensation que vos précédentes créations travaillaient dans la verticalité, là où Du Fond des gorges travaille sur l'horizontalité. Qu'en pensez-vous ?

P.M. : L'apesanteur, le combat contre elle, tout ce qui est de l'ordre de la chute, d'une tentative de soulèvement, de renvoyer en l'air, de s'opposer à ce qui écrase sont constant dans mon travail. Là, j'ai réalisé sur le plateau, petit-à-petit, que ce mouvement vertical qui m'avait beaucoup occupé était moins pertinent ici. Je me suis rendu compte que le langage établit un rapport horizontal entre les personnes, par la simple traversée de l'air d'une bouche à une oreille. Nous nous sommes intéressés aux Dogons et à leur conception du langage : la bouche est le métier à tisser duquel se déroule une étoffe de verbe qui recouvre l'autre, celui à qui la parole s'adresse. Ce sont donc plus des rapports de tissages, des nappes, des dynamiques, des tensions horizontales que nous explorons.

Vous êtes sur scène en compagnie de François Chattot et de Pierre-Yves Chapalain. Pourquoi ce trio ?

P.M. : Le trio d'hommes est un cas de figure que je n'ai jamais connu. On pense aux trios de clowns, les Frattelini, les Marx Brothers, etc. Cela ouvre des possibilités très riches, de l'opposition de deux contre un au chœur, ou aux trois solitudes. Après, François est une sorte d'athlète de la présence et de la parole sur un plateau de théâtre et il y avait un moment que nous avions envie de travailler ensemble. Et Pierre-Yves est un homme et un acteur à la force singulière, dans son rapport à la parole, au discours. Il a une forme d'embarras bien à lui très savoureuse, intrigante, qui m'a donné envie de lui proposer cela.

Pourquoi Du Fond des gorges ?

P.M. : C'est un titre suffisamment vaste, qui parle... Mais cette recherche de titre m'a pas mal occupé et il est venu là, comme ça. « Au fond », tout d'abord, puis « Du fond ». Les gorges renvoient aussi à un paysage, c'est profond, obscur, confus, c'est une chose qu'on ne distingue pas, primitive, animale. La parole venant du fond des gorges évoque comme des cours d'eau, des rivières qui sinuent avant d'arriver à la lumière, au grand jour. Quelquefois on entend ce fracas des rivières, au fond des gorges...

 

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