Entretien avec Benoît Lambert, version intégrale de Fin de série

Publié le par petitcâstle

Cette semaine est paru le Fin de série de L'Acteur public, trimestriel porté par le TDB. Dans celui-ci, outre des informations sur la fin de saison, vous pouvez découvrir un entretien (version courte) avec Benoît Lambert, metteur en scène succédant à François Chattot à la tête du CDN. Voici cet entretien (ici en version longue) :

 

Quels sont vos liens avec Dijon ?

Benoît Lambert : Mes liens avec Dijon ont débuté lorsque ma compagnie, le Théâtre de la Tentative, s'est implantée dans la région Bourgogne à la fin des années 1990 pour une résidence à la Scène nationale de Mâcon. Nous avons fait nos premières armes sur ce territoire et, personnellement, les rencontres que j'ai faites alors ont été déterminantes dans mon parcours. Par la suite, je suis devenu un habitant de cette ville où je vis depuis dix ans. Ce qui s'est inscrit en Bourgogne, c'est ma vie de théâtre, le développement de ma vie artistique.

Est-ce pour cela que vous dites « ne pas avoir postulé à n'importe quel CDN » ?

B. L. : J'ai le désir de travailler sur un territoire que je connais et dont je comprends la dynamique. Au-delà de ma connaissance du lieu et de l'histoire du CDN, il y a aussi la volonté de prolonger mes collaborations avec des artistes – des acteurs, en particulier – qui vivent et travaillent dans cette ville, dans cette région. Après, il y a une transmission qui s'est réalisée en grande intelligence avec mon prédécesseur François Chattot. Grâce à lui, j’ai partagé un peu de la vie du TDB ces trois dernières années en y créant deux spectacles [Que faire ? (le retour) et Bienvenue dans l'espèce humaine, ndlr]. Cela a également renforcé mon désir.

Qu'est-ce qui à ce moment dans votre parcours a motivé votre souhait de diriger une institution ?

B. L. : D’abord la volonté de placer mon travail de création au cœur d’un théâtre, d’en faire le moteur d’une dynamique plus vaste. À la tête d’un centre dramatique, on se trouve responsable de toute la chaîne théâtrale, depuis la fabrication du spectacle jusqu'à la convocation du public. L'âge et l'expérience aidant, j'ai également envie de pouvoir accompagner d'autres artistes. Partager une aventure, pouvoir développer des confrontations, ne pas être isolé dans son rapport à son propre travail : tout cela n'est envisageable que dans un lieu. Et puis, j'enseigne depuis plusieurs années dans des écoles supérieures d'art dramatique, notamment à Strasbourg et à Saint-Étienne. Cela m’a rendu particulièrement attentif à l'accompagnement des jeunes générations. J’ai envie de construire une politique autour de la formation et de l'insertion des jeunes artistes avec l'outil que constitue le CDN.

Quels sont les axes forts de votre projet ?

B. L. : Il comporte trois dimensions principales : d’abord, je veux partager l’outil, développer une fabrique de théâtre avec une pluralité d'artistes associés, afin que le TDB ne soit pas identifié à une seule esthétique théâtrale. Ensuite, je souhaite proposer une programmation très ouverte, fédératrice, montrer à la fois des références et des expériences théâtrales ; enfin, je veux aller à la rencontre des publics, en particulier en développant du théâtre à jouer partout. Parmi ces publics, je veux accorder une attention toute particulière aux jeunes gens – lycéens, étudiants, jeunes actifs… C’est essentiel dans mon projet : je veux m’adresser à la jeunesse – sans qu'il soit question d'exclure les autres tranches d'âge. Ces axes vont se mettre en place progressivement ; ils seront pleinement lisibles à partir de septembre 2013, puisque la saison proposée jusqu'en juin a été pensée et construite par mon prédécesseur, François Chattot. En même temps, ce qui est intéressant, c’est que dès ce début d’année 2013, la création de Dénommé Gospodin [le 19 mars, ndlr] et l'accueil de La Meilleure part des hommes de Pauline Bureau [du 5 au 9 mars, ndlr], spectacles tous deux programmés avant ma nomination, permettront de donner un avant-goût du projet.

Le comédien Emmanuel Vérité, la metteuse en scène Pauline Bureau et sa compagnie La Part des anges, ainsi que la compagnie Idem Collectif sont associés à votre projet. Pourquoi eux ?

B. L. : En tant que centre de création, je souhaitais que le TDB soit immédiatement identifié à plusieurs artistes. Le premier d'entre eux, c’est le comédien Emmanuel Vérité, un complice de longue date avec qui j'ai construit le Théâtre de la Tentative et qui a joué dans la plupart de mes spectacles.

Avec la metteuse en scène Pauline Bureau, ce qui m’intéresse c’est le dialogue, la confrontation entre nos univers respectifs. Il y a entre nous des échos et aussi des différences. Elle a monté des classiques, des textes contemporains, réalisé des collages de textes… J’ai le sentiment que nous partageons des questions artistiques et politiques, même si nos réponses sont différentes.

Pour Idem Collectif, c'est l'une des compagnies solides sur le territoire et il me semble important de soutenir une équipe dijonnaise. Outre le fait qu’Élisabeth Hölzle, Laure Mathis et Aline Reviriaud travaillent sur les écritures contemporaines en les abordant par un axe qui n'est pas du tout le mien, leur configuration singulière m'intéresse et m’intrigue, puisqu'il s'agit d'un groupe de comédiennes, réunies sans metteurs en scène.

Entre Emmanuel Vérité, acteur, Pauline Bureau qui a une formation de comédienne et est metteuse en scène, Idem Collectif, et moi qui ne suis que metteur en scène, cela promet des contrastes, des confrontations. Mais ce premier cercle d’associés n’est pas exclusif, il s’enrichira de la présence d’autres acteurs, mais aussi d’auteurs comme Jean-Charles Massera ou Hervé Blutsch.

Concernant la programmation, vous dites ne pas avoir d'exclusive, c'est-à-dire ?

B. L. : Je crois à l'hétérogène, au métissage, et au fait qu'un imaginaire se développe en juxtaposant des choses différentes. « Le » théâtre recouvre des pratiques, des formes très variées : c’est pourquoi au côté des « références », des œuvres majeures, nous allons proposer des « expériences », soit des formes d’aujourd’hui, hybrides, contemporaines, avec la conviction qu'un sens naîtra de leur rencontre. Ce dialogue des esthétiques sera aussi un dialogue des générations. J'ai eu la chance de pouvoir converser avec des artistes d'autres générations comme François Chattot, Jean-Pierre Vincent, Olivier Perrier, Jean-Louis Hourdin, et chacune de ces discussions m'a fait gagner du temps : les questions que je me pose, eux se les sont déjà posées et si les réponses changent, savoir comment ils y ont répondu est extrêmement précieux. Cette idée du dialogue entre les formes et les générations sera d’ailleurs au cœur de Théâtre en Mai : le festival présentera des grands gestes fondateurs de la mise en scène (ainsi, Matthias Langhoff ouvrira la prochaine édition) en les confrontant toujours au travail de jeunes équipes françaises et étrangères. Cette année, on pourra donc découvrir le travail de onze « jeunes » compagnies parmi les plus passionnantes du moment.

La transmission, tout comme la formation, sont donc des lignes fortes de votre projet...

B. L. : Le philosophe Bernard Stiegler dit qu'il faut « prendre soin de la jeunesse et des générations1 » et cette question est pour moi essentielle. Je ne dis pas cela simplement parce cette thématique a été au centre de la dernière élection présidentielle : je pense profondément que l'art est indispensable dans la constitution de l'imaginaire de la jeunesse. J’ai ce souci d'être un intercesseur, un passeur, j'aimerais que le CDN puisse accompagner des rencontres et développer une politique de formation, de sensibilisation et de pratique théâtrale à destination des jeunes gens.

Pour la transmission, je reste persuadé que la pratique théâtrale est la plus belle école de la vie qui soit. Je souhaite qu'il y ait au sein du CDN un espace pour cela. L'objectif n'est pas de former des comédiens professionnels, mais simplement que des jeunes gens qui ont envie de pratiquer le théâtre puisse le faire. Après, si cela déclenche des vocations, tant mieux, et nous les accompagnerons.

Vous créez en mars prochain Dénommé Gospodin de Philipp Löhle. Quelle est la genèse de ce projet ?

B. L. : J'ai découvert la pièce au sein du GRECC, le groupe de réflexion sur les écritures contemporaines du Théâtre National de la Colline. À la lecture, j'avais le sentiment de me trouver face à une rencontre improbable entre Hervé Blutsch pour la loufoquerie et Jean-Charles Massera pour l’aspect politique. Bref, je me sentais chez moi. Après l'avoir mise en espace à Avignon en 2011 dans le cadre des quarante ans de Théâtre Ouvert, j'ai eu le désir de monter la pièce. À travers l'histoire de Gospodin qui se fait retirer son lama et essaie d’inventer une alternative, Philipp Löhle s’interroge : peut-on réinventer sa vie ? Dans quels espaces ? Il y a également une thématique forte autour de l'argent : qu'est-ce que l'argent fait aux gens ? Dénommé Gospodin tourne autour de ces questions, sans que la pièce n’apporte de réponse simple ou simpliste. Croyant à la démocratie, à l'égalité de clairvoyance des citoyens et au fait que chacun peut se faire son opinion, cette incertitude me plaît. Dans Dénommé Gospodin il y a de la pensée et de l'humour, du divertissement et de la réflexion, c’est un très beau terrain de jeu pour les acteurs. Mes derniers spectacles sont aussi des portraits d'acteurs, et Emmanuel Vérité, Christophe Brault et Chloé Réjon forment pour moi une sorte de trio idéal. Je suis enchanté de pouvoir les réunir.

Comment abordez-vous cette création, qui sera reçue comme votre premier geste de directeur du TDB ?

B. L. : Avec sérénité. Je ne suis pas tout à fait un inconnu à Dijon puisque j’y ai joué la quasi totalité de mes spectacles. Je n’ai pas très envie de considérer Dénommé Gospodin comme « le » spectacle de mon arrivée. C’est la suite d’une aventure, le prolongement d’un geste artistique engagé depuis plusieurs années. Après, pour la saison prochaine, j'ai justement envie de profiter de cette situation pour surprendre et proposer des choses différentes.

 

1Prendre soin, de la jeunesse et des générations, Bernard Stiegler, éd. Flammarion, 2008

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