Wuturi / théâtre en mai 12

Publié le par petitcâstle

Ouvrant Théâtre en Mai 2012, la troupe coréenne des Wuturi Players – déjà accueillie en 2009 avec les Coréens, pièce de Michel Vinaver – interprète Wuturi, l'histoire du bébé géant. Rencontre avec Kim Kwang Lim, auteur et metteur en scène.

 

Quelle est l'origine de ce spectacle ?

Kim Kwang Lim : Wuturi raconte l'histoire d'un bébé géant telle qu'on la retrouve dans de nombreuses mythologies. Lorsqu'est annoncée la venue de ce futur héros dont on dit qu'il renversera le Roi, celui-ci veut à tout prix l'éliminer. On trouve aussi dans l'histoire de notre Wuturi des clins d'œil à Œdipe (un enfant chassé de chez lui, et qui aura bien des soucis avec sa mère...), et à Achille (dévoiler son point faible lui sera fatal).

 

Quelle place occupe ce spectacle dans le parcours de la compagnie ?

K.K.L. : La compagnie Wuturi a été fondée à l'occasion de la création de ce spectacle. Pendant les répétitions, un certain nombre de comédiens et d'artistes se réunissaient pour travailler spécifiquement les traditions coréennes, dans les domaines de la musique, de la danse et des arts de la scène en général. C'est ainsi que nous avons abouti à la création de la troupe, et du spectacle, sous le nom de Wuturi. Nous continuons aujourd'hui à travailler ainsi.

 

Depuis sa création, comment le spectacle a-t-il évolué ?

K.K.L. : Ce spectacle a été créé en août 2002 au Centre d'Arts de Séoul, puis a tourné dans différents pays (Russie, France, Taïwan) jusqu'en 2004. Par la suite il a été repris sous diverses formes dans de nombreuses villes coréennes. Au début, nous cherchions à créer un archétype de ce que pouvait être la tradition artistique coréenne, en substituant ces traditions scéniques populaires aux règles du théâtre savant. Déterminés, donc, à échapper aux structures du théâtre définies par Aristote, nous avons relâché les liens entre les scènes, inventé des scènes par associations libres, ajouté des passages cocasses sans lien direct avec l'intrigue. Mais nous nous sommes aperçus qu'à chaque reprise, les scènes les plus démonstratives avaient tendance à disparaître petit à petit. Notre intérêt s'est déplacé progressivement et nous avons fait évolué le spectacle en confrontant les traditions à la modernité. La structure même du récit a bougé et c'est ainsi que mon texte a été à nouveau aménagé pour le public dijonnais. Cette nouvelle version renforce la structure narrative globale en plaçant au centre l'histoire d'amour entre le généralYi Song-kye et la mère de celui qu'il pourchasse sans pitié, Wuturi. D'une certaine manière, nous nous sommes finalement rapprochés d'Aristote ! En fait, nous espérons surtout que cette forme de théâtre permettra d'approfondir nos réflexions sur la condition humaine.

 

Pourquoi ce souhait de moderniser les techniques dramatique coréennes traditionnelles ?

K.K.L. : En Corée aujourd'hui, le mot "théâtre" renvoie aux formes théâtrales occidentales. Personnellement, c'est dans ce cadre que j'ai commencé à faire, avec grand plaisir, du théâtre. Mais, paradoxalement, je me suis peu à peu senti oppressé par ce système, qui me semblait fondamentalement incompatible avec la nature profonde des spectacles coréens, et l'instinct du jeu sur lequel il repose. Le travail que je mène pour moderniser les traditions coréennes est ma tentative pour échapper à cette oppression. Conjointement, il s'agit de développer toutes les potentialités des modes de jeu traditionnels dans le cadre d'un nouveau langage théâtral. Par exemple, nous travaillons à partir des caractères symboliques des gestes de la danse traditionnelle ou de la danse masquée pour inventer de nouveaux codes de jeu ; nous cherchons aussi à caler nos dialogues sur les rythmes de la musique traditionnelle coréenne, pour recréer une prosodie d'aujourd'hui. Ce sont toutes ces recherches qui nous permettent de proposer un nouveau style.

 

Qu'est-ce que cette modernisation apporte au spectacle ?

K.K.L. : Ce que cela nous apporte, à nous, c'est surtout d'énormes difficultés... Pour aller jusqu'au bout de notre projet, tous les participants doivent investir beaucoup de temps, et notre troupe n'a pas les moyens de les récompenser à hauteur de leur engagement. À la rigueur, on peut participer à ces projets un an ou deux par pure passion, mais poursuivre l'aventure, comme nous le faisons, sur plus de dix ans, c'est une mission quasiment impossible. D'autant que le public coréen n'aime pas être bousculé dans ses habitudes, et ses habitudes, c'est le modèle occidental. Arrivée en force dès le début du XXe, la culture occidentale fait partie de la vie quotidienne de tous les Coréens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La globalisation de la fin du XXe n'a fait qu'accélérer le processus. Mais nous sommes confiants dans l'avenir. Nous sommes sûrs que les graines que nous semons porteront leurs fruits et aideront un théâtre authentiquement coréen à prospérer, et à apporter sa contribution aux aventures du théâtre du monde. 

Séoul, février 2012 (traduit par Han Yumi)

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