Retour vers le futur (peut-être bientôt près de chez vous?)
Il faut, quelquefois/souvent/toujours/jamais [rayez la ou les mentions inutiles], découvrir plusieurs spectacles d'un metteur en scène, d'une équipe, pour rétrospectivement saisir certains de leurs choix. C'est mon cas avec Matthias Langhoff, metteur en scène allemand installé en France et venu à plusieurs reprises à Dijon. Les deux dernières fois, c'est au TDB qu'il a été accueilli : en 2007 avec sa mise en scène de Quartett de Heiner Müller, interprété par François Chattot et Muriel Mayette (administratrice de la Comédie Française), et en 2008 avec son adaptation d'Hamlet de Shakespeare, la pièce étant pour l'occasion renommée (En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang – rien que ça !) ; retraduite (à partir, notamment, d'une précédente version réalisée par Langhoff et... Heiner Müller) ; et alliée à l'univers du cabaret.
Des souvenirs que j'en ai, en 2007 je n'ai pas tellement aimé Quartett. Ou, du moins, la scénographie plantureuse aux couleurs pastels, l'enchevêtrement d'objets et de carcasses de voiture dans lesquels évoluent les deux personnages à la perversité flamboyante (Quartett étant une adaptation des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos) ne m'ont pas convaincue, en dépit des deux interprètes réunis. Pour En manteau rouge (…), rien à voir. Pourtant, la saturation de l'espace scénique et l'amoncellement de matériaux éclectiques étaient ici décuplés. Mais la majorité des choix scénographiques, esthétiques et de jeux relevaient d'une évidence, la convocation de tous ces éléments dissonants installant concrètement un monde (et toute la diversité qu'il suppose) sur un plateau de théâtre. Véritable choc théâtral, En manteau rouge (…) s'est imposé dans toute sa puissance, m'amenant à accepter certains dispositifs sans en saisir la pertinence – telles la projection d'images d'archives et d'actualités et la diffusion de paroles en allemand...
la photo est de vincent petit-arbeau
C'est devant Sophocle/Œdipe, Tyran d'après Hölderlin de... Heiner Müller que tout s'est éclairci. Découvert au Chaudron, l'un des théâtres de la Cartoucherie à Paris, ce spectacle a une drôle d'histoire : il constitue une partie de Lyon Kaboul Thèbes, aller-retour, projet créé par Matthias Langhoff et Evelyne Didi avec les élèves de troisième année de l'ENSATT et les membres du théâtre Aftaab. Pour la petite histoire, les comédiens du « théâtre Aftaab en voyage », compagnie née suite à divers projets menés par le Théâtre du Soleil en Afghanistan, ont pu bénéficier d'une formation à l'ENSATT. L'école de théâtre sollicitant annuellement des metteurs en scène pour la création d'un spectacle, l'édition 2011 a réuni les deux promotions, française et afghane. Joué à Villeneuve-en-Scène cet été dans le cadre du festival In d'Avignon, Lyon Kaboul Thèbes, aller-retour durait cinq heures et proposait une version française, puis afghane, de la même pièce – Sophocle/Œdipe, Tyran –, ponctuée d'un intermède.
Un projet complexe, « lourd » par le nombre de personnes investies, difficilement diffusable en l'état... On suppose que ces raisons ont participé à la décision du Théâtre Aftaab de retravailler leur seule version en vue de la tourner.
Bref. Si toutes ces explications peuvent sembler fastidieuses, elles permettent néanmoins de dégager certaines constantes dans le travail de Matthias Langhoff : 1) un intérêt marqué pour les adaptations/(re)traductions – souvent énoncées dans les titres mêmes de ses spectacles – ; 2) une attention permanente au dramaturge allemand Heiner Müller (avec qui Langhoff a collaboré et dont il partage nombre de positions) ; 3) une préoccupation quant à l'idée d'appartenance à un territoire (question rejoignant l'idée de langues et de traductions). Et avec la pièce Sophocle/Œdipe, Tyran (que Langhoff a mis en scène régulièrement au fil de son parcours, à chaque fois dans des langues différentes), de la forme « globale » initiale au spectacle actuellement en tournée, ce sont plusieurs voyages – géographiques, littéraires ou historiques –, qui s'énoncent d'un titre à l'autre. Allers et retours dans l'histoire, dans l'espace, qui traversent aussi intégralement la mise en scène de Langhoff... Ainsi, les éléments qui dans ses précédents opus me laissaient perplexes – passages d'une langue à une autre (ici français, dari, allemand) et projection de vidéos liant archives et actualités politiques – me sont ici apparus évidents. Peut-être, aussi, parce que les obsessions récurrentes de Langhoff – éternel exilé d'une RDA disparue et tourmenté par les questions des origines et de la place de l'homme dans l'histoire – résonnent avec la situation du théâtre Aftaab en voyage...
Et devant ce Sophocle/Œdipe, Tyran, c'est ainsi également la capacité du metteur en scène Matthias Langhoff à embrasser une œuvre dans sa brutalité tout en y logeant ses propres obsessions, qui m'est apparue...
Doc & Marty bientôt à Jon ?