les mille vies de Woyzeck

Publié le par petitcâstle

Autour de Woyzeck 1313, spectacle joué les 20 et 21 avril prochain (demain et après-, en somme), retours épars sur une répétition ouverte...


Lundi soir avait lieu à la Vapeur une répétition ouverte de Woyzeck 1313. Oui, à la Vapeur. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est dans la salle de musiques actuelles dijonnaise que se joue le dernier spectacle de la saison accueilli avant le festival Théâtre en Mai par le TDB. Et là, autant dire que le centre dramatique national s'éloigne avec cette création du stéréotype de la programmation « attendue » d'une institution. Soit de spectacles lisses, normés, voire standardisés. N'espérez ainsi rien de sage ou de séduisant dans cette adaptation du Woyzeck de Georg Büchner. Et si, au vu de la répétition de lundi, Woyzeck 1313 gage d'offrir une vision décapante et décapée de la pièce, le spectacle promet aussi, au passage, de sauver Woyzeck de lui-même...

 

Pourquoi sauver Woyzeck? Parce que cette oeuvre inachevée et fragmentaire qui raconte le destin du soldat Woyzeck, sa folie et son geste meurtrier envers sa fiancée Marie fait aujourd'hui figure de classique. À tel point que la pièce devient un exercice, une sorte de passage obligé pour nombre de metteurs en scène et que toutes ces visions successives tendent à confire le texte. Voire à l'enfermer dans ce qu'il n'est pas – une œuvre de littérature classique –, au risque d'évacuer la fulgurance et la violence du propos. Soit l'écrasement par une société bourgeoise et policée d'un jeune homme incapable de se soumettre totalement à celle-ci.

 

Comment sauver Woyzeck ? Tout d'abord, en ne projetant surtout pas de le faire. Non, ce qui anime le metteur en scène Freddy Kunze – que certains ont notamment pu voir dans Du Fond des gorges où il manipulait les pneus et chambres à air – c'est bien seulement de donner à entendre cette histoire. Mais pas avec n'importe qui, et l'on croise sur le plateau toute une tribu : des amis de longue date de Freddy Kunze, des membres de sa famille, des amitiés récentes – ainsi du comédien et metteur en scène Sébastien Foutoyet – des techniciens avec il a travaillé, ou encore des musiciens – le groupe d'anarchopunk des Consanguins. Espace de retrouvailles et de rencontres, le plateau est à l'image de la micro-société dépeinte dans la pièce de Büchner : éclectique, hétérogène, aux motivations et parcours divers.

Woyzeck 005photo de répétitions vincent petit-arbeau

Derrière l'étiquette

Quoique bien annoncé comme un « Opéra-punk », les collégiens présents à la répétition ouverte furent surpris, s'attendant initialement à un « opéra »... Outre le fait que cette lecture tronquée risque fort de se renouveler samedi et dimanche, donnant lieu à quelques déconvenues chez certains spectateurs, elle a l'intérêt de rappeler à quel point un spectacle est lié intimement au lieu qui l'accueille. Un « opéra-punk » annoncé à l'espace autogéré des Tanneries n'aurait assurément pas produit les mêmes attentes. Et l'interprétation faussée de l'intitulé est liée à la position – institutionnelle – de l'énonciateur, aka le TDB...

 

Affaire de temps

Au-delà de la violence, sublime par sa transcription de l'énergie essentielle de cette histoire, ce qui m'a touché dans l'extrait auquel nous avons assisté lundi est la différence de temps. « Le temps du théâtre, quel qu'il soit, est toujours lié. Celui du music-hall est, par définition, interrompu ; c'est un temps immédiat. Et c'est là le sens de la variété : que le temps scénique soit un temps juste, réel, sidéral, le temps de la chose elle-même, non celui de sa prévision (tragédie) ou de sa révision (épopée). » Voilà ce qu'écrit le critique et sémiologue Roland Barthes dans ses Mythologies en 1957. Bon, si le temps du concert n'est pas non plus tout à fait celui du music-hall – d'autant qu'il n'y a dans ce Woyzeck 1313 aucune féerie ou tentative d'enjolivement ou d'effacement du labeur – le temps des différents artistes présents sur scène n'est à coup sûr pas le même. La brutalité, l'énergie entière dans le jeu, le chant, que dégage par exemple Lo Fourmon, qui interprète Marie, sont de l'ordre de l'immédiateté. Temps concret à l'énergie rugueuse et dévastatrice. Idem pour les autres musiciens. À côté d'eux, les autres artistes présents sur le plateau cherchent parfois encore, on le pressent, leur place dans cet espace, ainsi que dans ce rapport évident à l'histoire, aux choses. Alors oui, ce Woyzeck 1313 sera bien un opéra-punk, pas seulement dans ses sonorités musicales très rock, mais dans sa mise en place d'un lieu de revendications et de croisements de parcours et de pensées contraires et multiples. Ainsi que dans l'acceptation du chaos et des frictions résultant de ces croisements. Car, comme le dit l'écrivain et poète Jean Genet (c'est toujours tellement chic de terminer par une citation), et pour paraphraser le metteur en scène Yan Allegret (alors là, deux références, c'est vraiment presque trop...), le plateau est un endroit de surgissement de la violence, de « l’apparition sans compromis de la vie elle-même »...

Woyzeck 006photo vincent petit-arbeau

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