Il se peut que nous ne soyons pas d'accord
Voilà, c'est fait. Patti Smith est venue ce 11 novembre à Dijon, afin d'y donner un concert (le soir à la Vapeur) et une rencontre lecture (l'après-midi au Parvis Saint-Jean). « Alors, t'en as pensé quoi ? » : la question a circulé après chacun des deux « shows » et continue encore à se balader aujourd'hui. Alors, j'en ai pensé quoi ? Ben pas grand chose... Pas grand chose au-delà du fait d'avoir vu Patti Smith. Et si je suis heureuse d'avoir découvert en live l'artiste, si j'ai trouvé sa décontraction attachante et respecte son œuvre, les deux propositions ne m'ont pas particulièrement emballée...
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L'après-midi, d'abord. Pourtant, ça commençait bien : salle du Parvis bondée, atmosphère singulière, grande attention et écoute du public. La musicienne, chanteuse, poète et peintre américaine, figure rock des années 60 et 70, entre en scène. Hyper friendly, elle propose de « commencer par des questions ». Ok Patti, commençons par des questions. Sauf que ce qui ne devait être qu'un « début » se mue en un tout. Et durant les quarante premières minutes, hormis deux chansons nous assistons à un dialogue avec le public. Une conférence de presse avec deux cent journalistes qui auraient payé leur place, en somme. Cette façon de se moquer des programmes établis – une lecture de poèmes étant initialement prévue – pourrait être plutôt intéressante et rafraîchissante par son aspect inattendu, impertinent. Mais pour cela il aurait fallu que Dame Patti pousse le vice jusqu'à se moquer des horaires. Voire à prendre un peu plus au sérieux les questions posées (du moins lorsque celles-ci étaient pertinentes). Or, au bout de quarante minutes, l'artiste jette un œil à l'horloge. « Oh, déjà cette heure-là ? » Bon allez, plus que cinq minutes – le set devait et a très précisément duré quarante-cinq minutes –, le temps de livrer un poème. Le premier et le dernier. Alors si j'ai trouvé convaincantes les deux chansons a cappella et particulièrement touchant le poème, il m'est difficile de faire la part des choses : quelle est la frontière entre leur force propre et celle que leur donnent l'attente et les badineries ayant meublé l'essentiel de la proposition – de laquelle ils ne pouvaient qu'émerger avec puissance ?
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Le soir, ensuite. Là encore, même ferveur dans la grande salle de la Vapeur. L'atmosphère est assez belle, on recroise des visages aperçus l'après-midi et il flotte un sentiment d'attente, une idée aussi de transmission, les « vieux fans » de la première heure côtoyant les plus jeunes venus assouvir leur curiosité. Patti Smith est cette fois-ci accompagnée de tous ses musiciens. Voix à l'amplitude indubitable, présence scénique, enchaînement des tubes, paroles échangées avec la salle entre les morceaux : tout y est. Mais pour le coup c'est l'orchestration qui me tient à distance, cette dernière confinant les chansons dans des sonorités extrêmement lisses, proches de la variet' (bon, de la variet' bien faite, mais de la variet' tout de même). Ça aurait presque pu sentir la naphtaline, tant ce rock se rapproche plus d'une idée édulcorée de ce qu'il a été que de ce qu'il fût. Ou alors c'est moi qui fantasme les 60's, 70's, et la musique de Patti Smith aurait toujours été lichée, ultra-produite et dénuée de toute âpreté et rugosité ?
Donc voilà, Patti Smith, c'est fait... Deux remarques pour finir. La première vient d'une amie, qui, au sortir du spectacle de l'après-midi répondit à mes grognements que « n'attendant rien de précis, [elle avait] trouvé ça bien ». La deuxième vient d'une autre amie expliquant l'aspect musical confit de la soirée par l'écart de génération. En gros, « à son époque, chanter ''you are the future'' était subversif ». OK avec ces deux remarques : je suis convaincue de la nécessité de ne pas « attendre » quelque chose d'un spectacle – il faut, au contraire, laisser les choses advenir –, et partage également l'idée que les positions de Patti Smith aient été en leur temps extrémistes et révolutionnaires. Mais ce qui me chiffonne c'est le choix fait par l'artiste de se maintenir dans sa propre image et de refuser de briser celle-ci. Au risque d’emmieller sa musique (le soir) et d'exploiter le fantasme du dialogue possible entre la star et ses fans (l'après-midi), avec toutes les postures un brin consensuelles que tout ça emporte. Et au final, c'est peut-être cela que Patti Smith a offert : une représentation édulcorée de ce qu'elle-même fût. A moins que je n'ai fantasmé Patti Smith ?
Tout cela me ramène à la citation de Jean Vilar (citée dans L'Acteur public #10), « Il faudrait avoir le courage et l'opiniâtreté de présenter au public ce qu'il ne sait pas qu'il désire », parce que en se maintenant dans une posture figée Patti Smith a, pour moi, donné au public uniquement ce qu'il désire...