Cet exemple n’est pas absolument choisi au hasard, mais il n’a rien d’unique et d’exceptionnel *
a) Au sujet des choix de l'installation des personnages du Nerf dans l'arrière-salle d'un cinéma et de l'univers du polar, Guillaume Malvoisin m'expliquait la semaine dernière : « On est dans un théâtre aujourd'hui qui produit beaucoup de formes, de formel, et quand tu essayes de rêver à quelque chose de plus ténu, fragile, plus classique au sens ou le cinéma utilise cette notion (cf Eastwood), ça devient presque désuet. Il y a quelquefois un peu de pudeur, voire de honte à aller vers ces choses-là. Mais lorsque tu mets le texte sur le plateau, le plateau va te réclamer cette sorte de naïveté, il va t'emmener là-bas. C'est une banalité de le dire, mais le plateau a toujours raison et il rend leur vérité, leur puissance à ces formes de naïveté... »
b) En réunion d'équipe du TDB mardi dernier, il a été question de Théâtre en Mai. De la programmation – ahah, on aimerait en savoir plus, hein ? Perso, j'ai tout noté. Adressez-moi vos chèques et on en reparle –, mais aussi des différents lieux investis. Évoquant le service de restauration proposé pendant le festival, l'administrateur Nicolas Royer a parlé de « réinventer la forme que cela pouvait prendre », de ne pas se laisser enfermer dans les habitudes. Pour être plus clair, cela fait quelques années que la cuisine et le restaurant sont installés dans le hall du Parvis. C'est bien, mais pas top, le Parvis accueillant également le bar, la billetterie, la librairie et... une salles de spectacles, ce qui fait beaucoup en cas de forte affluence.
Pourquoi ces exemples a) et b) ? Tous deux abordent les dangers de la forme. Ou comment l'utilisation de formes connues, acceptées, ayant valeur de modèles, phagocytent un projet et sa créativité. Si j'évoque cela, c'est parce que j'ai vu cette semaine Modèles au Théâtre de Montreuil – théâtre dont le directeur est Mathieu Bauer, membre de la compagnie Sentimental Bourreau accueillie au TDB en 2008 et 2010. Dans Modèles, « avec cinq artistes (comédiennes et musiciennes) de sa génération, petites filles dans les années 80, jeunes filles dans les années 90, trentenaires au XXIe siècle, Pauline Bureau s’interroge sur la construction de l’identité sexuelle. Kaléidoscope de textes, de témoignages, d’interviews, de chansons et d’images, le spectacle est la représentation de leur réflexion. Cinq femmes sur un plateau, des instruments de musique, des écrans de projection mobiles : un dispositif en mouvement à l’image de leur questionnement. Être une femme, qu'est-ce que cela veut dire en 2010 ? »
Voilà le propos du spectacle (décrit sur theatrecontemporain.net), qui entremêle témoignages de l'équipe – l'écriture étant collective –, écrits de Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Pierre Bourdieu, Virginie Despentes, Judith Butler, chansons d'Edith Piafet de Courtney Love. Et si c’est bien ce que j’ai vu, j’en dirai autre chose : Modèles est un spectacle type de trentenaires proposé dans un centre dramatique national. Un archétype de ce que produit la « relève » du théâtre public. Soit un collage de différents matériaux, néons, musiques pop&gloss, classiques de la chanson française – morceaux ringards acceptés –, saupoudrés d'un brin de provocation sur un plateau ouvert à tout vent. Ce sans que le dispositif n'ait une réelle pertinence dramaturgique ou ne fasse sens. Pourtant, il y a de la sincérité là-dedans, de l'investissement, quelques comédiennes à l'interprétation particulièrement convaincante. Il y a du travail, en somme. En revanche, ce qui est problématique est la direction dans laquelle ce spectacle travaille... Car le choix de faire succéder à chaque texte théorique une chanson onctueuse, séduisante, installe clairement une démarche de séduction. Et au-delà de la capacité de l'équipe à susciter moments de tensions et à donner à entendre des textes, ces procédés de mise en scène relevant du chamallow scénique disqualifient la force des discours convoqués. La forme escamote le fond, tout en disant : « regarde, public du théâtre public, je te parle avec le langage scénique que tu connais et que je maîtrise. » (Il y a quelque chose de l'ordre de l'identification et de l'entre-soi qui serait à creuser. Je pense que j'y reviendrai). On pourrait en tous les cas parler de formalisme, ou d'une forme de maniérisme, du moins telle que l'écrivain français René Huyghe la définit : « La «manière» toutefois pourra dégénérer en «maniérisme», si elle devient consciente, puis cultivée, pratiquée. De l'art, on passe alors à l'artifice, qui commence là où le mécanisme se substitue à la création. » (tiré de Dialogue avec visible,1955, p. 262).
Ps : pas de blagues, entendons-nous bien : je pars de deux citations liées au TDB, ce qui ne veut pas dire que certains spectacles accueillis au TDB ne souffrent pas eux aussi de maniérisme. En revanche, je pense que Du Fond des gorges –c'est encore d'actualité pour un jour, j'en profite – est une création où le fond a été pensé avec la forme et où l'articulation fonctionne, sans qu'il y ait escamotage de l'un au détriment de l'autre.
* Ce titre est une phrase du critique de cinéma Louis Skorecki, tirée de son article Contre la nouvelle cinéphilie paru dans les Cahiers du cinéma en 1978 et publié par la revue Vacarme. Skorecki parle, d'ailleurs, à sa façon du maniérisme (côté cinéma ou séries télé), j'y reviendrai.