et hop, mon premier pneu

Publié le par petitcâstle

Drôle de chose que "d'ouvrir" un Blog - espace sous-entendant un minimum de réactivité - par la mise en ligne d'un article écrit voici bien deux mois, ce afin de relater un voyage effectué voici bien trois... Mais outre le fait que ce calendrier dilaté évoque à sa façon l'ancienneté de l'idée du lancement d'un Blog, cet article résonne particulièrement en ce jour. En effet, c'est ce soir qu'a lieu à la salle Jacques Nierfo la première Du Fond des gorges, spectacle réunissant aux côtés du comédien et metteur en scène Pierre Meunier les comédiens François Chattot et Pierre-Yves Chapalain. Bien avant l'arrivée de l'équipe en septembre à Dijon pour les dernières répétitions, je m'étais rendue à Hérisson, en plein cœur du bocage bourbonnais, où l'équipe répétait alors. L'occasion d'un voyage et de notes fragmentaires sur un théâtre encore à venir. 

Terreau théâtral

Pour se rendre à Hérisson en transports en commun, c'est compliqué. Les changements sont multiples, les trains se font rares et les routes sinueuses ne sont pas faites pour les plus pressés. Alors une fois arrivée, j'ai été d'autant plus surprise devant la concentration de dynamiques théâtrales à l'œuvre. Mais c'est qu'Hérisson, village en plein cœur de l'Allier où s'est récemment installée La Belle Meunière– compagnie de Pierre Meunier –, en a vu d'autres côté théâtre : tout d'abord, c'est là qu'en 1976 naissent les Rencontres Théâtrales, rendez-vous estival accueillant publics et aventures artistiques de tous horizons. Ensuite, c'est à Hérisson – parce qu'intimement liée aux Rencontres théâtrales – que voit le jour l'aventuredes Fédérés. Cette réunion de trois compagnies – l'Accordée d'Olivier Perrier, le GRAT de Jean-Louis Hourdin et le Théâtre quotidien de Jean-Paul Wenzel – pose les bases de ce qui devient en 1985 les Fédérés – centre dramatique national de Montluçon. Enfin, c'est là qu'en 1989 la fameuse équipe du Footsbarn Travelling Theatre – régulièrement accueillie à Dijon – débarque. Initialement de passage et installé au camping municipal, le Footsbarn décide de rester. Et depuis, ils y sont encore ! Implanté au hameau La Chaussée, le Footsbarn occupe plusieurs bâtiments de ce qui fût une grosse ferme. Là-bas, les chapiteaux côtoient les murs ancestraux et les caravanes les tracteurs. Un espace bien vivant, à l'image de l'art parfois aussi brouillon qu'énergique de ces circassiens. Et qu'on leur souhaite de déployer encore longtemps, en dépit de leurs difficultés financières actuelles : en effet, depuis mai dernier le Footsbarn a entamé une procédure de redressement judiciaire. Une démarche soutenue par les nombreux partenaires, preuve de la confiance en la force du projet de la compagnie... 

Le Cube

« Le Cube » désigne au plus juste le lieu dans lequel la compagnie de Pierre Meunier travaille. Construit au cœur de la verdure, à une cinquantaine de mètres du centre du village, le bâtiment est inauguré en 1989 par le centre dramatique national des Fédérés. Ce studio, espace de répétitions non-adapté à recevoir du public, voit défiler nombre d'équipes artistiques jusqu'au début des années 2000. La directrice Anne-Laure Liégeois (arrivée au CDN en 2002) ne voyant pas l'utilité d'un bâtiment aussi éloigné de Montluçon, le Cube tombe petit-à-petit dans le sommeil. Décidée à s'implanter dans la région, la Belle Meunière contacte la communauté de communes, toujours propriétaire des murs. Quelques démarches administratives et travaux plus tard, le Cube ouvre ses portes. C'était en mai dernier et, désormais autorisé à recevoir du public, l'espace commence d'ores et déjà à accueillir des artistes en création, sa vocation principale.

« Il s'est plus ou moins reconverti, puisqu'il fabrique du whisky » m'explique Claudine Bocher, administratrice de la Belle Meunière, lorsque je lui demande ce que fait désormais Olivier Perrier. Comédien, metteur en scène, fondateur avec Wenzel du centre dramatique national des Fédérés et directeur du CDN jusqu'en 2002, Perrier n'a pas quitté sa région natale. S'il continue à jouer au cinéma ou au théâtre – il était notamment l'un des prêtres dans le film Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois –, Olivier Perrier s'est initié à l'art de la distillerie. Il a même ouvert une boutique pour vendre ses productions : située en plein cœur de Hérisson et ouverte essentiellement les week-end, le magasin se nomme Hedgehost...hérisson, en anglais. 

« Tu me rajoutes deux bar ? »

Adresse lancée par Pierre Meunier au technicien Jean-Marc, jeudi en début d'après-midi. Les « deux bar » désignent ici la pression à ajouter à une imposante chambre à air. Car oui, c'est bien un amoncellement de pneus et de chambres de toutes tailles qui constituent la scénographie duFond des gorges. Entassées au sol, en suspens dans les airs, à plats ou gonflées à blocs, ces corps de tailles et de masses différentes occupent l'espace et c'est au milieu d'eux que les trois comédiens avancent, testent, tentant de se frayer un chemin en chair et en mots. Derrière, sur le fond de scène, un tableau représentant un chemin qui court et disparaît dans une forêt offre un espace possible à parcourir. « Le tableau est de Catherine Rankl, qui a réalisé les toiles du Hamletmis en scène par Matthias Langhoff au TDB en 2008 » (toiles décorant également le hall du Parvis pour Théâtre en Mai 2011), m'explique François Chattot. « Pierre avait envie qu'il y ait cette idée d'un chemin, un espace qui s'ouvre »... 

« Lorsque les choses humaines sont à l'étroit dans les mots, le langage éclate »

Phrase tirée de Opérette, pièce de Witold Gombrowicz et citée dans la Moindre des choses, documentaire de Nicolas Philibert suivant la préparation d'une pièce de théâtre dans la clinique psychiatrique de La Borde. Relevant cette phrase lors de la projection du film au Cube, je touche également du doigt le mode de travail de l'équipe du Fond des gorges: soit une alternance d'essais sur le plateau, de lectures, de découvertes de films (d'Andrei Tarkovski à Pier Paolo Pasolini en passant par les Marx Brothers), de discussions et d'échanges sur tous les matériaux explorés – des « combustibles » dixit Pierre Meunier. Un processus intéressant et stimulant, en ce qu'il installe concrètement les conditions d'un chantier ouvert. Et si ce laboratoire pose comme hypothèse le fait qu'un spectacle à venir se nourrit d'une réflexion, d'une pensée, il suppose que ces dernières sont sans cesse à alimenter... 

« Je n'ai ni croquis, ni photos. Habituellement je dessine et photographie beaucoup pendant les répétitions, mais ce n'est pas le cas ici. J'ai plus la sensation de sculpter, en direct. Je crois que Pierre a besoin que nous soyons présents là, directement »,m'explique la scénographe Marguerite Bordat. Et mine de rien, les quelques heures de répétitions auxquelles j'assiste me suffisent pour saisir la réalité de son propos. L'équipene travaillant pas sur un texte prédéfini – du Fond des gorgess'annonce comme un collage d'écrits de Pierre Meunier et d'autres textes –, il importe qu'elle soit disponible face aux différentes propositions. La sensation d'assister à une répétition où tous les corps de métiers réunis « sculptent » en direct divers matériaux est donc très forte. Tantôt puissantes, évocatrices, parfois fragiles ou quelquefois décevantes, toutes les suggestions partagent le même esprit d'attente et d'interrogation. Devant ces instants fugitifs et spontané, je ressens la force du collectif. Et s'il s'agit bien d'un théâtre à tâtons, il est assurément construit par une équipe en entente. 

« Pierre ne m'a pas demandé d'être dramaturge, il m'a proposé que nous travaillions ensemble, simplement. J'ai découvert le nom de ma fonction sur le dossier »... Que Emma Morin, travaillant pour la première fois avec Pierre Meunier, ne connaisse pas l'intitulé exact de son poste n'est peut-être pas un hasard... Ou, plutôt, cela souligne à quel point l'équipe de la Belle Meunière débute le travail de création par une immersion radicale dans le « faire » plus que dans le seul discours. Et si Pierre Meunier s'avoue incapable de raconter au préalable ce que sera du Fond des gorges « Aujourd'hui je ne peux pas énoncer clairement à quoi va ressembler le spectacle, quelles sera l'importance du langage. Si tout ce que nous proposons part de cette énorme domaine, ce qui relie tout ça est encore flottant, brumeux... » –, c'est peut-être bien parce que l'essentiel pour lui consiste à « éprouver. À demeurer en chemin. Ce qui est aussi le propre de la parole... »

 

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